Alors que la guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR) s’enlise, de nouvelles accusations visent les forces armées et leurs alliés. Frappes contre des zones civiles, exécutions sommaires et soupçons d’utilisation de chlore alimentent les inquiétudes des défenseurs des droits humains.
Au fil des mois, le conflit soudanais semble avoir déplacé ses lignes rouges. Dans le Darfour comme au Kordofan, l’armée est accusée de multiplier les frappes aériennes et les attaques de drones contre des espaces fréquentés par des civils. À ces accusations s’ajoutent celles visant des milices alliées et des cadres issus de l’ancien appareil sécuritaire du régime d’Omar el-Béchir.
Selon Eurasia Review, cette évolution traduit un durcissement de la conduite des opérations. L’usage des drones, longtemps ponctuel, serait désormais intégré à une campagne plus systématique visant notamment des marchés, des quartiers résidentiels et des rassemblements publics.
Le drone, nouvelle arme de la peur
Dans le Nord-Darfour, une frappe de drone qui aurait fait au moins 35 morts lors d’une audience judiciaire traditionnelle est devenue l’un des épisodes les plus marquants de cette campagne. Des défenseurs des droits humains y voient le symptôme d’une banalisation des attaques contre des lieux civils.
D’autres frappes auraient touché des cérémonies funéraires et des quartiers densément peuplés. Si ces faits étaient confirmés, ils pourraient constituer de graves violations du droit international humanitaire, qui impose aux belligérants de distinguer les civils des combattants.
Dans ces régions, la multiplication des frappes a surtout un effet : étendre la peur bien au-delà des lignes de front. Marchés, quartiers et rassemblements ne seraient plus perçus comme des espaces à l’abri des combats.
Le spectre des armes chimiques
Autre dossier explosif : les accusations d’utilisation d’armes chimiques, notamment de chlore, autour de la raffinerie d’Al-Jili, au nord de Khartoum.
Des journalistes et des organisations qui suivent le conflit disent avoir réuni des témoignages de survivants, des images, des données de géolocalisation et des éléments médicaux faisant état de symptômes compatibles avec une exposition au chlore.
Ces éléments nécessitent encore d’être établis et vérifiés de manière indépendante. Mais l’accusation est d’une gravité particulière : le recours à des armes chimiques est prohibé par le droit international.
El-Obeid, prison à ciel ouvert ?
Dans le Nord-Kordofan, El-Obeid concentre une autre inquiétude : celle d’une population progressivement enfermée dans une ville sous contrôle militaire.
Des avocats, militants locaux et acteurs humanitaires cités dans le rapport évoquent des barrages où les habitants qui tentent de partir seraient interrogés, refoulés, voire détenus.
Une situation qui, selon ces témoignages, transforme de fait El-Obeid en prison à ciel ouvert, avec des conséquences directes sur l’accès aux soins, l’approvisionnement et la sécurité des habitants.

Exécutions sommaires et profanation des corps
Les accusations les plus lourdes concernent aussi les traitements infligés aux détenus et aux morts. À Omdurman, Khartoum, sur les rives du Nil et dans l’État de Sennar, des scènes d’une extrême violence auraient été documentées.
Dans une publication sur X, le journaliste Fikri Saleh Hamlan affirme que des vidéos et des éléments examinés par des organisations de défense des droits humains font état d’exécutions sommaires de prisonniers et de civils, parfois les yeux bandés, de meurtres de blessés et de profanation de cadavres.
Ces accusations doivent encore être documentées et établies par des enquêtes indépendantes. Elles s’inscrivent toutefois dans un conflit où les deux camps sont régulièrement accusés de graves violations contre les civils.
La question de l’impunité
Au-delà des combats, une même question revient : qui répondra de ces crimes présumés ? Les accusations visant l’armée et ses alliés interviennent alors que le conflit continue de provoquer massacres, déplacements de populations et destruction d’infrastructures civiles.
Les défenseurs des droits humains réclament une documentation systématique des faits et l’ouverture d’enquêtes susceptibles d’identifier les responsables. Leur crainte est claire : sans mécanisme de reddition de comptes, les exactions pourraient se multiplier.

Au Soudan, la guerre ne se limite désormais plus aux affrontements entre belligérants. Elle s’installe dans les villes, sur les routes et jusque dans les espaces civils. Pour les populations prises entre les tirs, les barrages et les pénuries, la peur est devenue une donnée quotidienne. Reste, en arrière-plan, l’enjeu décisif de cette guerre : mettre fin à l’impunité et établir les responsabilités.
MK





