Vendredi 24 juillet 2026. L’esplanade du stade de Bouaké a vibré au son d’un nom familier des scènes francophones : La Fouine. L’annonce est tombée lors d’un déjeuner officiel. Le ministre Jacques Assahoré Konan, président du Conseil régional du Gbêkê, au cours de cette rencontre, a promis d’offrir des tickets gratuits à la population.
À première vue, l’initiative semble répondre à un besoin évident : donner de la vie à une cité qui, après des années d’épreuves, se reconstruit avec lenteur mais détermination. Les grands concerts attirent, rassemblent, nourrissent l’espoir d’une vie culturelle retrouvée. Ils font circuler l’argent, animent le petit commerce, offrent un soupçon de divertissement aux jeunes et aux populations dans leur ensemble. Ils permettent aussi à Bouaké de se présenter au reste du pays comme une ville capable d’accueillir des événements d’envergure et d’afficher une normalité retrouvée.
Mais, cette joie partagée masque des réalités bien plus rugueuses. Bouaké est en pleine renaissance physique : chantiers routiers, nouveaux bâtiments, écoles, centres de santé en réhabilitation ou en construction, souvent impulsée par le Conseil régional du Gbêkê et des édiles comme le maire Amadou Koné. Pourtant, ces réalisations, visibles et photographiables, côtoient des problèmes moins spectaculaires mais tout aussi cruciaux : chômage endémique des jeunes, manque de logements décents, précarité alimentaire pour une partie importante de la population. Offrir des tickets gratuits, comme l’a annoncé le ministre, signifie vraisemblablement que des fonds publics ou régionaux ont été mobilisés pour acheter des places. Une option qui ne manque pas d’interroger. Est-ce le meilleur usage des ressources publiques quand certains peinent à s’offrir un repas par jour ?
Concerts et impulsions économiques : l’effet d’une soirée
Il est indéniable que les concerts génèrent des flux économiques immédiats. Les vendeurs ambulants, les transports, les restaurateurs…, tirent profit de l’affluence. À Bouaké, les précédents concerts gratuits ou payants (Fally Ipupa, Koffi Olomidé, Himra, Didi B ou Serge Beynaud) ou d’autres têtes d’affiche ont montré qu’un événement bien organisé crée un cycle d’activité, fusse-t-il court. Mais, ces retombées restent souvent temporaires et concentrées : elles durent le temps d’une balance, d’une prestation et d’un démontage. Une scène démontée laisse peu d’effets structurels : aucune usine ne s’installe parce qu’un artiste est passé, aucune formation professionnelle n’émerge spontanément des applaudissements.

Pour transformer l’attrait culturel en moteur de développement durable, il importe de l’articuler à des politiques locales volontaristes : formation professionnelle liée aux métiers de l’événementiel (sonorisation, logistique, sécurité), appui aux micro-entrepreneurs qui vendent autour des concerts, garanties que les marchés locaux profitent des achats de matériels et services. Sans ces ponts, le concert reste un feu d’artifice : beau, fédérateur, mais vite oublié. Le véritable défi pour une ville comme Bouaké, deuxième capitale de la Côte d’Ivoire, est d’inscrire ces événements dans un continuum d’emplois et d’opportunités, mais pas seulement dans l’éphémère euphorie d’une soirée.
Politique culturelle ou communication politique ?
Offrir des tickets gratuits par la voix d’un ministre est un geste qui, quoi qu’on en pense, s’inscrit aussi dans une logique politique. Les hommes publics qui investissent dans la culture ne sont pas toujours guidés uniquement par l’amour de l’art : ils cherchent à marquer leur présence, à capter l’affection d’électorats, à projeter une image de bienfaiteur. Jacques Assahoré Konan soutient des projets pour le développement du Gbêkê ; sa générosité culturelle pourrait être interprétée comme une continuité d’engagement ou comme une opération de communication mal calibrée, surtout si les populations perçoivent que des besoins fondamentaux restent ignorés.

Le maire Amadou Koné, qui a organisé d’autres concerts, a lui aussi offert des moments de joie aux habitants. Mais, la répétition de ces gestes doit susciter une interrogation publique : au-delà du sourire offert un soir, quel héritage laissent ces manifestations ? Les élus gagneraient à associer chaque grande soirée à des actions concrètes telles que des foires de l’emploi, des guichets d’information pour jeunes entrepreneurs, des formations express, ou encore des microcrédits ciblés distribués dans les jours qui suivent. Ainsi, la fête culturelle deviendrait un vecteur d’insertion socio-économique plutôt qu’un éphémère divertissement.
Ce que doit laisser un concert au Gbêkê
Bouaké mérite ses concerts et ses moments de liesse ; la musique répare les cœurs et retisse les liens sociaux. Mais, plus que d’émotions, la ville a besoin de mieux, d’emplois, de logements, d’opportunités durables pour sa jeunesse. Un concert de La Fouine peut être une flamme chaude, belle, rassembleuse. Mais, pour que la flamme devienne brasier durable, il faut l’alimenter avec des politiques publiques ciblées. Si les pouvoirs publics dépensent pour offrir des tickets, ils doivent en même temps investir dans des mesures qui transforment l’impatiente euphorie du soir en perspectives tangibles pour le lendemain. Sinon, chaque spectacle restera un sourire passager sur un visage qui réclame, jour après jour, des tickets gratuits et des raisons de bâtir un avenir.
François M’BRA II, Correspondant régional








