La réforme du régime des licences destinée à encadrer l’organisation des spectacles vivants en Côte d’Ivoire n’aura pas tardé à susciter des remous. Présentée par le ministère de la Culture et de la Francophonie comme une étape vers la professionnalisation du secteur, elle fait désormais l’objet d’une contestation publique portée par l’humoriste et productrice Eunice Zunon. Dans une longue publication diffusée mercredi sur les réseaux sociaux, l’artiste appelle le gouvernement à clarifier les contours d’un dispositif qu’elle juge insuffisamment expliqué et potentiellement pénalisant pour les promoteurs indépendants. La polémique trouve son origine dans une rencontre d’information organisée le 27 juillet à la Tour B, au Plateau, au cours de laquelle la ministre Françoise Remarck a annoncé l’ouverture, du 15 septembre au 15 octobre 2026, de l’appel à candidatures pour les licences B, destinées aux diffuseurs, et C, réservées aux exploitants de salles de spectacles vivants.
Selon le ministère, cette réforme poursuit plusieurs objectifs : structurer un secteur longtemps marqué par l’informel, renforcer la professionnalisation des opérateurs culturels, favoriser la transmission des compétences entre générations et créer les conditions d’une économie culturelle plus viable.
Des interrogations sur le contenu de la réforme
Si l’ambition affichée par les autorités ne fait pas l’objet d’une opposition de principe, ses modalités d’application alimentent de nombreuses interrogations. Les informations relayées ces derniers jours, évoquant des montants compris entre 4 et 10 millions de francs CFA pour l’obtention de certaines licences, ont rapidement nourri les inquiétudes d’une partie des professionnels. C’est précisément ce manque de lisibilité que dénonce Eunice Zunon. Dans son adresse à la ministre, l’humoriste affirme ne pas comprendre la nature exacte de la mesure. « Licence de quoi, au juste ? », écrit-elle, regrettant que le débat public se résume, pour l’instant, à l’annonce de montants financiers sans qu’aucune explication détaillée ne soit apportée sur les bénéficiaires concernés, les critères d’attribution, les obligations qui en découleraient ou encore les avantages attendus pour les opérateurs.
« Chaque nouvelle charge est un défi supplémentaire »
Au-delà des interrogations administratives, la sortie d’Eunice Zunon met en lumière les difficultés économiques auxquelles sont confrontés les organisateurs de spectacles indépendants. Productrice de plusieurs événements culturels, l’artiste rappelle que nombre d’acteurs du secteur développent leurs projets sans soutien institutionnel ni financement politique.

Chaque spectacle, explique-t-elle, repose sur des investissements personnels, une recherche souvent laborieuse de sponsors et une prise de risque financière importante. Autorisations administratives, taxes, dispositifs de sécurité, location des infrastructures, communication, logistique : selon elle, les charges supportées par les organisateurs sont déjà suffisamment lourdes pour que toute nouvelle obligation fasse l’objet d’une véritable concertation.
Une concertation jugée incomplète
L’un des principaux griefs formulés par l’humoriste concerne également la méthode retenue par le ministère. Eunice Zunon estime que la réunion organisée avec les représentants du secteur n’a pas permis d’entendre la voix des producteurs indépendants, ceux qui financent eux-mêmes leurs événements et qui, selon elle, connaissent le mieux les réalités économiques du terrain. Sans remettre en cause la légitimité des participants, elle regrette l’absence d’une consultation plus large, susceptible d’intégrer l’ensemble des sensibilités de l’écosystème culturel ivoirien.
Professionnaliser sans fragiliser
Dans son message, l’artiste prend toutefois soin de distinguer la philosophie de la réforme de ses modalités d’application. Elle reconnaît la nécessité de moderniser l’industrie culturelle ivoirienne et de rapprocher son fonctionnement des standards internationaux. Mais elle estime que cette évolution ne peut être pertinente qu’à condition de tenir compte des réalités locales. Accès limité au crédit, faiblesse du marché du sponsoring, pouvoir d’achat contraint du public, insuffisance des infrastructures culturelles et précarité des entrepreneurs du spectacle : autant de facteurs qui, selon elle, rendent hasardeuse une transposition mécanique de modèles étrangers. Pour Eunice Zunon, la question n’est donc pas de savoir s’il faut réglementer davantage le secteur, mais de déterminer si les nouvelles exigences s’accompagnent de contreparties concrètes : simplification des procédures administratives, facilitation de l’accès aux financements, allègement de certaines taxes ou accompagnement institutionnel.
Le défi de la pédagogie
Cette prise de parole illustre un défi plus large auquel sont confrontées les autorités : celui de faire accepter une réforme en expliquant clairement ses objectifs et ses implications. En appelant à une communication « complète, approfondie, publique et accessible à tous », l’humoriste demande l’ouverture d’un dialogue associant l’ensemble des professionnels, y compris les acteurs indépendants qui estiment ne pas avoir été consultés. À quelques semaines du lancement officiel des candidatures, cette polémique rappelle qu’au-delà de la volonté affichée de professionnaliser les industries culturelles, la réussite de la réforme dépendra aussi de la capacité du gouvernement à convaincre les premiers concernés qu’elle constitue un levier de développement plutôt qu’une contrainte supplémentaire. Pour l’heure, une question résume les attentes d’une partie du secteur culturel : « Nous voulons des réponses, pas seulement un chiffre. »
Maxime KOUADIO








