Dans les forêts, autour des cours d’eau et sur des terres autrefois destinées à l’agriculture, l’orpaillage clandestin continue de gagner du terrain en Côte d’Ivoire. Au-delà des images de rivières transformées en étendues boueuses et des opérations d’arrestation de personnes sur les sites d’orpaillage régulièrement annoncées par les autorités, une question demeure : qui contrôle réellement ces sites d’exploitation illégale ?
La lutte contre l’orpaillage clandestin se concentre souvent sur les personnes retrouvées directement sur les sites, notamment les jeunes creuseurs qui travaillent dans des conditions difficiles et dangereuses. Mais, plusieurs voix estiment que cette approche ne permettrait pas de s’attaquer à toute la chaîne d’un phénomène devenu complexe. « Cette hypocrisie autour du phénomène de l’orpaillage illégal est gênante. Une enquête sérieuse nous permettra de mettre la main sur les vrais propriétaires des sites. Il faut juste avoir le courage d’aller au-delà des jeunes qu’on attrape dans les puits. On sera surpris », a déclaré Roger Youan, cadre du parti Aujourd’hui, Demain, la Côte d’Ivoire (ADCI), présidé par le député Assalé Tiémoko.
Pour ce responsable politique, la lutte contre l’orpaillage illégal devrait également chercher à identifier les personnes qui financent, organisent ou tirent profit de ces exploitations clandestines.
Des cours d’eau sous pression
L’ampleur du phénomène dépasse aujourd’hui la seule question de l’exploitation de l’or. L’orpaillage clandestin est également devenu une menace environnementale majeure. Lors de l’atelier bilan 2023 des activités du ministère des Eaux et Forêts, tenu à Divo le 3 février 2024, l’ancien ministre Laurent Tchagba avait alerté sur l’état de dégradation des ressources en eau du pays. « Les 12 bassins versants de la Côte d’Ivoire sont tous aujourd’hui pollués par les orpailleurs clandestins et par les activités de certaines industries », avait-il indiqué.

Selon l’ancien ministre, environ 80 % de la pollution des bassins d’eau seraient liés aux activités d’orpaillage clandestin. Cette situation aurait des conséquences sur la santé des populations, la préservation des écosystèmes et la sécurité alimentaire.
La Côte d’Ivoire dispose pourtant d’un réseau hydrographique stratégique composé notamment des fleuves Comoé, Bandama, Sassandra et Cavally, qui jouent un rôle essentiel dans l’approvisionnement en eau, l’agriculture, la pêche et la biodiversité.
La longue chaine des bénéficiaires et des profiteurs
Derrière les sites d’orpaillage illégal, plusieurs acteurs peuvent intervenir : propriétaires de terrains, financeurs, fournisseurs de matériels, acheteurs d’or, transporteurs ou intermédiaires. Dans les villages, la présence des orpailleurs ne passe plus inaperçue, tant ils arrivent nombreux des jeunes gens convoyés de pays voisins du nord servant d’ouvriers pour creuser la terre et rechercher la pierre précieuse. Ils défilent aux nez et à la barbe des villageois qui les côtoient, leur louent des logis, même de fortune, et développent des commerces pour les nourrir et répondre à leurs besoins. Les chefs des villages les tolèrent, voire profitent aussi de l’interdit pour percevoir leur part de gain de l’activité illicite. Dans la plupart des localités, on dénonce la complicité passive des agents de sécurité et des responsables de l’administration. « Eux tous profitent de l’orpaillage et ferment les yeux. Tout le monde gagne et se tait, ils sont bien servis… », témoignait un cadre de la région de l’Iffou suite à la dérive incendiaire survenue récemment à Ouellé.
Il importe aujourd’hui de remonter impérativement toute la chaîne de cette activité qui ne se limite pas aux seuls travailleurs présents dans les galeries. On parle même de gros bonnets cachés qui se font pleins de sous dans le silence. Notamment de nouveaux riches qui se sont faits dans des régions et dont certains se font élire députés pour mieux profiter de cet argent gagné dans la destructions des eaux, des forêts et du sol.

La question de la traçabilité de l’or issu de ces sites clandestins est également posée. Car au-delà de l’extraction, se pose celle de la commercialisation du métal précieux produit en dehors du cadre légal. Les opérations de lutte menées par les autorités ont permis la fermeture de nombreux sites et la saisie de matériels. Toutefois, la persistance du phénomène montre que les réponses sécuritaires seules ne semblent pas suffire à enrayer durablement l’activité.
Quid de la responsabilité des pays voisins !
Les questions à se poser doivent s’étendre au-delà des frontières ivoiriennes. Où va l’argent du trafic, dans une région marquée par la montée du terrorisme dans certains de ces pays de provenance des clandestins déversés dans des localités et qui envahissent des forêts de la Côte d’Ivoire ? Cet argent sert-il à la bonne cause ou à nourrir les réseaux terroristes ? Quid de l’or extrait ? Est-il comptabilisé dans la capacité de production de la Côte d’Ivoire ou s’ajoute-t-il aux tonnes produites par des voisins qui s’affichent de plus en plus comme de grands pays producteurs d’or et spécialisé aujourd’hui en production de lingots dans la sous-région ? Finalement, des pays ne sont-ils pas eux aussi complices de ce trafic dénoncé à hue et tolérer à dia ?
Alors que les images de cours d’eau pollués continuent de susciter l’inquiétude, le débat évolue progressivement vers une interrogation plus large : faut-il seulement arrêter les exécutants ou faut-il surtout identifier ceux qui rendent possible le fonctionnement de ces réseaux ?
L’avenir de la lutte contre l’orpaillage clandestin pourrait dépendre de la capacité des autorités à comprendre l’ensemble du système, depuis l’exploitation sur le terrain jusqu’à la circulation de l’or produit. Car derrière chaque site illégal abandonné ou démantelé se cache une question essentielle : qui profite réellement de la richesse extraite au prix de la destruction des ressources naturelles ?
G.Z







