La crise qui secoue la Fédération Ivoirienne de Taekwondo (FITKD) franchit un nouveau cap. Loin d’un simple litige d’ordre administratif ou électoral, le conflit a désormais dépassé les frontières du strict cadre sportif pour s’inviter, à mots à peine voilés, sur le terrain politique et médiatique.
Dans ses récents discours et prises de parole publiques, l’un des acteurs clés de cette crise, le champion olympique Cheick Cissé Sissoko, tient un langage qui transcende l’arène sportive. L’invocation répétée de hauts soutiens institutionnels et politiques — notamment en citant avec insistance le chef de l’État, le Ministère des Sports ou encore l’ancien président de la FITKD, Daniel Bamba Cheick — donne l’impression d’une tentative de légitimation extérieure. Une posture qui laisse transparaître la volonté d’opérer un passage en force, s’appuyant sur des parrainages d’influence pour s’imposer face aux exigences électorales et s’affranchir des règles statutaires.
Des soutiens déclarés non prouvés et de ses exploits personnels
Autre volet récurrent de sa communication : la revendication constante de l’appui des instances internationales. Lors de ses interventions, Cheick Cissé affirme régulièrement être en échange épistolaire direct avec la World Taekwondo et le Comité International Olympique (CIO), affirmant bénéficier de leur soutien officiel.
Cependant, face à la presse comme devant la communauté du taekwondo, aucun document officiel ni aucune preuve matérielle n’ont jusqu’à présent été présentés pour étayer ces affirmations. Pour les observateurs et les acteurs de la discipline, ces déclarations ne reposent que sur sa parole. Il appartient désormais aux maîtres de salle d’analyser ces allégations avec le recul nécessaire afin de ne pas se laisser abuser par ce qui ressemble à une manœuvre de persuasion visant à forcer la décision des urnes.

Le jeune athlète ivoirien met davantage au-devant de sa candidature son brillant parcours individuel dont nul ne peut douter en effet. Cependant, en mettant en avant volontiers son parcours sportif exceptionnel pour légitimer ses ambitions, une question fondamentale se pose : peut-il y avoir un athlète de haut niveau sans maître de salle ?
Sans la rigueur, le travail de l’ombre, la dextérité et le dévouement des maîtres de salle qui le forment et le façonnent, aucun athlète — aussi doué soit-il — ne pourrait atteindre les sommets mondiaux. Ce parcours glorieux est avant tout le fruit du travail collectif de tout un encadrement technique, soutenu par la Fédération et financé par l’État de Côte d’Ivoire, qui a consenti d’importants investissements – comme il le clame bien évidemment – pour son émergence. Nier ou minimiser cette dette morale envers les bâtisseurs de la base, c’est méconnaître l’essence même des arts martiaux, les arts de la discipline et de l’ordre.
A propos des sponsors
Un autre aspect du débat qui surgit, c’est l’absence de sponsor derrière la fédération. Le nouveau prétendant au fauteuil du président de la Fitkd évoque le grief récurrent portant sur l’absence de sponsors sous l’actuelle gouvernance fédérale. Mais, cet argument selon lequel l’actuelle direction n’attirerait pas les investisseurs ne résiste pas à l’analyse. Bien au contraire, la posture de ces entreprise et partenaires privés éventuels qui se tiennent à carreau est bien plus que comprise aujourd’hui en suivant notre champion du monde.
Plutôt qu’une fuite, c’est plutôt de la méfiance qu’observe ces sponsors bien intéressés par la discipline mais, qui sont effrayés par le climat d’instabilité, d’affrontements et d’immixtions politiques entretenu par ce conflit. Les manœuvres en coulisses, notamment l’appui dans l’ombre de hauts cadres administratifs pour interférer dans le fonctionnement fédéral, accentuent le sentiment d’insécurité pour les marques.

Les sponsors n’aiment pas le bruit, surtout quand le politique y affiche ses couleurs. Les marques ne s’associent pas à la seule image d’un homme, mais à la stabilité et aux valeurs d’une institution noble portée par la bravoure de ses maîtres de salle et la performance de l’ensemble de ses pratiquants. Une fois le calme et la légalité rétablis, les partenaires économiques reviendraient naturellement sans regarder forcément la tête du client. Car, le sponsoring n’est pas de la philanthropie. C’est un investissement gagnant.
De la souveraineté de l’Assemblée générale et le débat sur la limite d’âge
Face à ces tiraillements, la règle de droit demeure intangible : l’Assemblée Générale est et reste l’instance suprême et souveraine de la FITKD. Remettre en cause ses décisions d’une Assemblée générale équivaut à manquer gravement du respect aux membres statutaires qui y ont pris part, ou pire, à renverser les fondements mêmes du fonctionnement institutionnel. A propos, s’agissant du débat sur la limite d’âge requis pour se porter candidat à la présidence, l’ancien statut (hérité par le Comité Directeur actuel) fixait l’âge minimal à 35 ans. L’Assemblée Générale de 2025 a porté cette disposition à 40 ans.
Un retour éventuel aux 35 ans d’origine peuvent constituer une base de discussion légitime. En revanche, revoir brutalement cette limite à 25 ans constituerait un grand écart réglementaire — un saut de dix ans par rapport aux règles antérieures — de nature à déstabiliser le fonctionnement et la maturité requise pour diriger une telle institution. Mieux, elle ressemblera à tous égards à une manœuvre dilatoire pour favoriser une candidature, et l’on se retrouvera dans un schéma d’hypocrisie, d’inconséquence ou de déloyauté. On ne peut pas reprocher à d’autre de manœuvrer pour vous écarter et en même temps manœuvrer soi-même pour s’imposer. Cheick Cissé devra accepter que l’on coupe la poire en deux, et dans ce cas, le schéma idéal est de revenir aux dispositions antérieurement en vigueur sous l’ex-président Bamba Cheick qu’il cite parmi ses soutiens. Dès lors, l’âge requis pour l’éligibilité restera à 35 ans, et il lui faudra toujours attendre pour prétendre au fauteuil fédéral du taekwondo ivoirien.

C’est cela le fairplay démocratique, à savoir accepter les règles du jeu pour qu’à son tour d’autres respectent les règles quand on arrive aux commandes.
L’exemple de Didier Drogba
A quoi ça sert de vite courir à 32 ans, alors que trois ans de mandat seront vite arrivés pour que le jeune Champion du monde tente sa chance de servir à son tour ? Pourquoi vouloir coûte que coûte piétiner les règles pour atteindre une ambition d’égo très affichée ?
Cissé Cheick devra s’inspirer d’autres modèles, à l’image de l’icône actuel du football ivoirien, Didier Drogba, toujours dans les rangs de la Fédération malgré sa déconvenue électorale d’il y a trois ans. Alors qu’il pouvait se prévaloir, lui aussi, de soutien politique pour saboter le mandant de Idriss Diallo, la légende de Chelsea n’a jamais constitué un obstacle pour l’épanouissement du football ivoirien. Bien au contraire, il se tient toujours volontiers aux avant-postes pour aider les dirigeants actuels, ses adversaires d’hier, à faire avancer la discipline. En témoigne sa présence constante dans les vestiaires lors de la CAN 2024 remportée par les Eléphants footballeurs.
En toute état de cause, la responsabilité historique des maîtres de salle du taekwondo ivoirien est engagée. Il leur appartient de suivre l’imposture politique déguisée et de créer une jurisprudence dangereuse au sein de leur fédération, ou de faire le choix de la légalité et de soustraire la FITKD de toute forfaiture dans les jours et semaines à venir. En définitive, la résolution de cette crise ne se fera ni par des discours de circonstance, ni par des raccourcis juridiques, ni par des parrainages politiques supposés ou réels. La responsabilité de trancher ce débat revient désormais exclusivement à ces membres statutaires : les maîtres de salle. C’est eux qui décident, c’est à eux qu’il appartient de prendre leurs responsabilités, de préserver les textes fondateurs et de garantir l’avenir de la Fédération Ivoirienne de Taekwondo, sans immixtion extérieure, surtout pas du politique.
Félix D.BONY








