Le Taekwondo ivoirien traverse une zone de turbulences à l’approche des échéances électorales. Depuis plusieurs semaines, la tension monte au niveau de la Fédération Ivoirienne de Taekwondo (FITKD), opposant le comité exécutif dirigé par Jean-Marc Yacé à un collectif d’opposants se réclamant de 50 membres statutaires.
Alors que les positions s’étaient jusqu’alors exprimées à visage mi-couvert, les masques sont tombés au fur et à mesure. Désormais, les acteurs sont connus, avec comme tête de fil de la partie adverse ou protestante, le jeune champion du monde, Cissé Cheick Salah.
Derrière les éclats de voix qui se font entendre depuis plusieurs mois au sein de la FITDK, en effet, une ambition s’est affichée. Celle de Cissé Cheik Salah, qui a décidé de conquérir le siège fédéral du taekwondo ivoirien. Le dimanche 11 octobre 2026, au Centre ivoiro-coréen d’Abidjan, la déclaration officielle d’intention du champion ivoirien a confirmé qu’il constituait la figure de proue de cette contestation interne.
Bataille de textes et critères d’éligibilité
Au cœur du litige se trouve, outre la gouvernance de l’équipe en place dirigée par Jean Marc Yacé, remise en cause par celui qui veut lui succéder – posture d’adversité somme toute logique -, mais aussi la question des critères d’éligibilité à la présidence de la fédération.
En effet, à l’Assemblée générale organisée en 2025, et contestée à tort ou à raison par le camp Cheick, les membres statutaires ont adopté une révision des critères d’éligibilité portant la limite minimum d’âge de 35 à 40 ans. Cette réforme suscite une crise d’urticaire dans le camp adverse au Comité directeur de la Fédération, qui y voit une manipulation des textes pour écarter le jeune champion du monde et freiner son ambition. Une réaction tout à fait légitime. Sauf que l’adversaire de Cissé Cheick et affidés, dans ce cas de figure, est l’Assemblée qui a adopté cette disposition, même si celles-ci peuvent être suspectées d’avoir été introduites par l’équipe du président sortant. D’autre part, le camp Cheick, qui crie au loup et cloue au pilori les dirigeants actuels de la Fédération, plutôt de réclamer le retour aux anciennes dispositions, pose une exigence qui donne à réfléchir. Pour les plaignants, il faut sauter le critère d’âge, sinon le ramener non de 40 à 35 ans comme par le passé, mais descendre jusqu’à 25 ans désormais. Le disant, les contestataires retournent le doigt suspicieux dans leur propre camp, en orientant les regards sur le niveau d’âge de leur mentor, Cissé Cheick Salah.

L’athlète de classe mondiale dont toute la Côte d’Ivoire a salué les prouesses, a 32 ans aujourd’hui. Loin des 35 ans requis pour prétendre au fauteuil de président de la Fédération. Autrement dit, même si les critères précédents n’avaient pas été revus à 40 ans, il reste inéligible à la présidence fédérale pour la prochaine Assemblée générale. Sauf si l’on taille un texte à sa mesure. Ce qui ressemblerait à une courte échelle à lui faite.
Verrou de l’âge, piège ou critère objectif
Sur la question, le camp Jean Marc Yacé s’en lave les mains. La gouvernance actuelle rappelle que les textes en vigueur – hérités du mandat précédent – fixent des conditions dont elle n’est pas porteuse. Initialement fixé à 35 ans sous la présidence de Bamba Cheick Daniel, l’âge minimal requis pour se porter candidat avait été porté à 40 ans pour moderniser l’encadrement fédéral.
Jean-Marc Yacé souligne que ces dispositions préexistaient à son arrivée et soutient que, si révision il y a eue, elle ne s’était pas faite dans la précipitation ni hors du cadre légal. C’est l’Assemblée générale qui a voté, librement et sans contrainte, et non le bureau fédéral qui a modifié les textes. De son côté, Cissé Cheick Salah plaide pour une suppression pure et simple de ces barrières d’âge, arguant des standards internationaux et des pratiques de la fédération mondiale.
Pour l’athlète, qui a décidé de mettre fin à sa carrière d’athlète, il est hors de question qu’il soit écarté de la compétition pour la direction de la Fédération. Il veut bien faire le pont et ne pas se voir contraint au chômage après les épreuves des tatamis. Ses arguments sont tous aussi simples que simplistes. « Au niveau de la World Taekwondo, ou du Comité international olympique (CIO) les dirigeants n’ont pas regardé mon âge pour me nommer à une si haute fonction ». Certes ! mais, ces références font pécher le jeune athlète, soit par naïveté, soit par le zèle, ou même par les mauvais conseils reçus de son entourage.
Son ambition est légitime, mais Cissé Cheick ne devrait pas confondre nominations et élections pour chercher à brûler des étapes. Car une nomination, fondée sur l’affectif, reste le choix suggestif d’un dirigeant disposant seul de ses critères et de ses motivations. Contrairement à une élection qui repose sur des critères de choix dûment établis par les électeurs eux-mêmes.
L’autre argument du champion ivoirien, c’est sa référence aux élections législatives en Côte d’Ivoire dont l’âge minimum est fixé à 25 ans. Seulement que l’élection à un poste de député diffère du scrutin pour briguer la présidence d’une fédération sportive. A 25 ans, l’âge d’or d’un sportif de haut niveau, on ne quitte pas sa carrière en pleine construction pour devenir le président de sa fédération.

M. Cheick en brandissant les titres qu’il a obtenu de haute lutte à l’international, sait à quel âge il a mené ces combats. Il a gagné toutes ces hautes médailles au-delà de ses 25 ans. Ce qui signifie que s’il arrêtait à cet âge, il n’aurait pas connu les gloires qui fondent ses ambitions. En clair, la fixation d’un critère d’âge à 35 ans peut répondre à une référence objective, en supposant qu’à ce niveau d’âge, pour la plupart des athlètes, ils gagnent en maturité, le corps commence à lâcher, et beaucoup entament leur reconversion.
Injonction institutionnelle et risques d’ingérence politique
Dans cette bataille, quelle est la position de la tutelle ? Le ministère des Sports donne l’air d’avoir pris fait et cause pour un camp : celui de Cissé Cheick, qui ne s’en cache presque plus. « Le ministère des Sports me soutient », clamait-il plus haut devant ses partisans du dimanche dernier. Cette posture alimente les inquiétudes au sein de la famille du Taekwondo ou des voix s’élèvent pour dénoncer une pression sur la fédération, une tentative d’injonction de la part du ministère, suspecté d’accorder sa préférence à la candidature de l’athlète.
Le ministère chercherait à contraindre le comité fédéral actuel à convoquer en urgence une Assemblée Générale pour modifier les textes avant les élections. En témoigne la note prise le 14 septembre dernier dans laquelle il enjoint l’instance fédérale du taekwondo ivoirien de considérer comme nulle l’Assemblée générale de 2025, un organe statutaire, et d’en organiser une autre, en veillant à trouver un consensus avant d’aller aux élections. En sourdine, le ministère intimait l’ordre à la fédération de revoir le critère d’âge pour permettre à Cissé Cheick de prendre part au processus électoral. Une posture d’équité et de démocratie ou une ingérence partisane ?
Tout porte à croire que l’on veut enjamber les textes et les procédures pour faire la courte échelle à un candidat, et le concerné, lui-même, ne s’en cache plus. Bien au contraire, il peut bien s’en vanter et il le fait si bien publiquement en clamant haut qu’il a le soutien de la World Taekwondo, du Comité international Olympique, du Président de la République, du Gouvernement – à qui il a annoncé qu’il allait remettre dans les jours à venir une copie de sa dernière médaille acquise -, du ministre des Sports, de l’ex-président de la Fédération. Comme dirait un observateur averti de cette crise, « derrière Cheick se trouve un autre Cheick, Bamba Cheick Daniel », le prédécesseur de Jean Marc Yacé. Ce dernier, à en croire son entourage fédéral, subit une adversité bien orchestrée dans l’ombre avec des ramifications tirant des sources de l’équipe passée laquelle tirerait les ficèles pour positionner le jeune Cheick. Celui-ci, très pressé de s’installer dans le fauteuil de président de Fédération, joue bien le jeu. Sauf que pour devenir président de la FITKD, ce sont les membres statutaires qui votent, et qui, sur la base de critères établis, finiront par trancher le débat. Les jours à venir en diront davantage !
Félix D. BONY








