La Côte d’Ivoire a déclaré la guerre à l’orpaillage illégal. Opérations de démantèlement, destruction de matériels, campagnes de sensibilisation et mobilisation des communautés se multiplient. Pourtant, le phénomène persiste et touche de nombreuses zones du territoire. Derrière les efforts engagés par les autorités se trouve désormais un véritable système économique clandestin dont les ramifications rendent la lutte particulièrement complexe.
Le problème dépasse la simple exploitation artisanale de quelques sites aurifères. L’orpaillage illégal dégrade les terres agricoles, détruit le couvert végétal, bouleverse les écosystèmes et exerce une forte pression sur les ressources en eau. À ces conséquences environnementales s’ajoutent des risques sanitaires, des conflits fonciers, l’insécurité et l’utilisation de substances chimiques dangereuses. La question touche donc simultanément l’environnement, l’agriculture, la santé publique, l’économie et la cohésion des communautés.
La pollution des cours d’eau constitue l’un des aspects les plus préoccupants. Lorsque l’activité clandestine gagne les bassins versants, les conséquences peuvent se propager bien au-delà des sites d’extraction. Derrière la dégradation de l’eau se trouvent des populations qui dépendent de la pêche, de l’agriculture et des ressources hydriques pour vivre. Combattre l’orpaillage illégal devient ainsi une question de protection du patrimoine naturel et de sécurité pour les générations futures.
Pourquoi le phénomène résiste-t-il malgré les opérations ? Une première explication tient à son attractivité économique. Dans certaines zones rurales confrontées au chômage, au manque d’opportunités et à la faiblesse des revenus, l’or représente la promesse d’un gain rapide. L’interdiction et la répression peuvent difficilement suffire si elles ne sont pas accompagnées d’alternatives économiques crédibles pour les jeunes et les communautés concernées.
Une autre difficulté réside dans l’organisation des réseaux. Derrière l’orpailleur présent sur le terrain peuvent exister des circuits de financement, d’approvisionnement en équipements, de transport, d’achat et d’écoulement de l’or. Détruire une machine ou fermer un site constitue une réponse immédiate, mais ne règle pas nécessairement le problème si les commanditaires, les financiers et les circuits commerciaux restent opérationnels. La stratégie doit donc remonter toute la chaîne économique.
La question des responsabilités locales mérite également d’être posée avec rigueur. L’installation durable de certains sites nécessite des moyens matériels importants et une présence prolongée sur le terrain. Cela interroge nécessairement les capacités de surveillance des territoires et, lorsque des enquêtes l’établissent, l’existence éventuelle de protections ou de complicités. La lutte doit viser tous ceux qui financent, organisent ou facilitent illégalement ces activités, dans le respect des procédures judiciaires.
L’État a engagé des opérations de démantèlement, des actions de sensibilisation et des initiatives de restauration des zones dégradées. Mais l’étendue du phénomène montre que la réponse sécuritaire doit désormais être accompagnée d’une stratégie économique et sociale plus large. Encadrer davantage l’exploitation artisanale légale, soutenir l’agriculture, développer des activités génératrices de revenus et créer des emplois ruraux peuvent contribuer à réduire l’attractivité de l’économie clandestine de l’or.
La réhabilitation des sites constitue une autre urgence. Fermer une exploitation clandestine ne suffit pas lorsque restent derrière elle des sols éventrés, des berges détruites, des terres agricoles dégradées et des eaux polluées. Restaurer ces espaces doit devenir une composante centrale de la politique publique, avec des mécanismes permettant également de faire supporter le coût des dommages aux responsables lorsque ceux-ci sont identifiés.
La Côte d’Ivoire se trouve finalement devant un choix qui dépasse la seule question minière. L’or représente une richesse nationale lorsqu’il est exploité dans un cadre légal, fiscal, social et environnemental maîtrisé. Mais lorsqu’il échappe au contrôle de l’État et détruit les ressources naturelles dont dépendent les populations, cette richesse peut devenir un facteur d’appauvrissement collectif.
Gagner la bataille contre l’orpaillage illégal exigera donc davantage que des opérations ponctuelles. Il faudra démanteler les réseaux économiques, poursuivre les responsabilités avérées sans distinction, renforcer la présence de l’État, associer les communautés, proposer des alternatives économiques et restaurer les territoires détruits. Car la question n’est plus seulement de savoir combien d’or sort clandestinement du sous-sol ivoirien. Elle est aussi de savoir combien de terres, de forêts et de cours d’eau la Côte d’Ivoire peut encore se permettre de perdre.
Sekou N’DIAYE






