Dans une longue publication diffusée ce lundi, Guillaume Soro, ancien président de l’Assemblée nationale ivoirienne, revient sur les critiques formulées contre sa doctrine de la Mériquité. Face à ceux qui y voient une simple méritocratie sous un autre nom, l’ancien chef du Parlement ivoirien revendique une pensée politique distincte, fondée sur la réciprocité, la dignité et la transmission.
Le débat autour de la Mériquité prend de l’ampleur. Après les interrogations soulevées par certains observateurs, Guillaume Soro a choisi de répondre directement. Dans une publication particulièrement développée, le président de Générations et Peuples Solidaires (GPS) entend dissiper ce qu’il considère comme des « amalgames » autour de la doctrine qu’il défend.
D’emblée, Soro conteste l’idée selon laquelle la Mériquité ne serait qu’une « méritocratie déguisée ». Pour lui, cette lecture repose sur une réduction de sa pensée au seul concept de mérite, alors que celui-ci ne constituerait qu’une partie de l’architecture doctrinale.
Le mérite ne suffit pas à définir la Mériquité
Guillaume Soro commence par distinguer trois notions. Le mérite est, selon lui, une notion individuelle. La méritocratie renvoie à un système dans lequel les responsabilités et les récompenses sont attribuées en fonction des compétences et des performances. La Mériquité, elle, repose sur une relation plus large entre l’individu et la communauté.
Son postulat est simple : personne ne se construit seul et nul ne reçoit sans contracter, d’une manière ou d’une autre, une dette envers la collectivité.
La communauté doit donc, en retour, permettre à chacun de développer ses capacités, protéger les fruits de son effort et garantir un cadre de vie digne.
Pour Soro, c’est cette logique de réciprocité qui distingue fondamentalement la Mériquité de la méritocratie.
Une doctrine articulée autour de quatre piliers
Dans son argumentaire, l’ancien président de l’Assemblée nationale identifie quatre principes au cœur de sa doctrine : nul ne naît seul, nul ne naît quitte, la communauté doit protéger l’effort individuel et la dette honorée comme le mérite protégé doivent conduire à la « tranquillité ».
Il refuse ainsi une vision dans laquelle la réussite individuelle serait exclusivement attribuée aux qualités personnelles de celui qui réussit.
À l’inverse, il rejette également un collectivisme qui conduirait à nier l’effort individuel au profit du groupe.
La Mériquité entendrait donc se situer entre ces deux extrêmes : reconnaître le mérite sans transformer la réussite en privilège et préserver la solidarité sans confisquer les fruits de l’effort.
L’égalité des chances ne saurait ignorer les conditions de départ
Pour illustrer sa pensée, Guillaume Soro prend l’exemple de deux élèves obtenant respectivement 14 et 13 sur 20.
Le premier dispose de livres, d’électricité, d’un environnement favorable et d’un professeur particulier. Le second étudie sans électricité tout en travaillant aux champs.
La méritocratie, selon Soro, pourrait se contenter de comparer les deux résultats. La Mériquité chercherait, elle, à comprendre les conditions dans lesquelles ces performances ont été obtenues.
L’objectif n’est pas, précise-t-il, de donner automatiquement l’avantage au candidat parti avec le moins de moyens. Il s’agit plutôt de ne pas confondre les avantages hérités avec une supériorité exclusivement personnelle.
La dignité humaine, hors du champ du mérite
C’est probablement sur ce terrain que Guillaume Soro situe la principale différence entre les deux concepts.
Dans sa conception de la Mériquité, certains droits ne sauraient dépendre des performances individuelles. Les soins essentiels, la justice, la sécurité, la protection sociale ou encore la dignité humaine doivent rester accessibles indépendamment du mérite.
Un enfant malade n’a pas à « mériter » d’être soigné. Une personne handicapée ne devrait pas avoir à démontrer sa productivité pour bénéficier de la protection collective. Et un vieillard ne perd pas ses droits parce qu’il n’est plus en mesure de produire.
Pour Soro, une société qui conditionnerait les droits fondamentaux à la capacité de chacun à « rendre » quelque chose à la collectivité risquerait de transformer la vie sociale en simple marché.
Une critique de la méritocratie poussée à l’extrême
L’ancien chef du Parlement ivoirien convoque également l’histoire du concept de méritocratie. Il rappelle notamment le rôle de l’écrivain britannique Michael Young, qui avait popularisé le terme en 1958 dans une œuvre satirique.
Dans cette vision critique, une société fondée exclusivement sur le mérite pourrait progressivement faire émerger une nouvelle élite convaincue de devoir entièrement sa réussite à ses qualités personnelles, tandis que les moins favorisés seraient rendus responsables de leur propre situation.
C’est précisément cette dérive que Soro affirme vouloir éviter.
La Mériquité entend reconnaître la réussite sans permettre au gagnant de considérer son parcours comme le seul produit de son talent. Elle refuse également que l’échec soit assimilé à une absence de valeur humaine.
Doctrine, projet de société et programme : Soro fait la distinction
Les critiques adressées à la Mériquité portent également sur son contenu économique et social : organisation de l’économie, propriété, redistribution, santé, éducation, protection sociale ou encore rapports entre capital et travail.
Sur ce point, Guillaume Soro appelle à distinguer trois niveaux : la doctrine, qui fixe les principes ; le projet de société, qui traduit ces principes en orientations générales ; et le programme gouvernemental, qui les transforme en mesures concrètes, chiffrées et planifiées.
À ses yeux, demander à une doctrine de fournir immédiatement le détail d’un programme électoral reviendrait à confondre des fonctions différentes.
Il résume cette distinction par une image : la doctrine indique le nord, le projet de société trace la route et le programme détermine les moyens de parvenir à destination.
Économie, État, propriété : les grandes lignes de la doctrine
Guillaume Soro affirme toutefois que la Mériquité ne serait pas dépourvue de propositions politiques.
Sur le plan économique, elle vise une création de richesse permettant à chacun de vivre dignement de son travail. En matière de redistribution, elle entend lutter à la fois contre l’abandon des plus faibles et contre une redistribution contrôlée par un État capturé.
L’éducation devrait garantir une réelle équité des moyens, tandis que la santé et la protection sociale reposeraient sur un socle de droits indépendants de la productivité.
L’État, dans cette conception, aurait trois missions principales : protéger, tranquilliser et développer.
La propriété privée serait protégée, mais sans faire obstacle à la préservation des biens communs destinés aux générations futures. Même logique pour les ressources naturelles : terres, eaux et richesses minières sont présentées comme un patrimoine qui ne saurait être considéré comme la propriété absolue d’une seule génération.
Sur le rapport entre capital et travail, la doctrine défendue par Soro entend protéger l’investissement et l’initiative tout en refusant que la possession du capital permette de confisquer l’effort de ceux qui produisent.
Une pensée revendiquée comme africaine
Au-delà de la controverse sémantique, Guillaume Soro revendique pour la Mériquité une ambition doctrinale propre. Son originalité ne résiderait pas dans l’invention de concepts totalement inconnus, mais dans la manière de les articuler autour d’un même principe : la réciprocité entre l’individu, la communauté et les générations futures.
La question centrale devient alors celle de la dette collective, de la dignité, du mérite et de la transmission d’un patrimoine commun.
La Mériquité selon Guillaume Soro entend ainsi répondre à une interrogation plus large que celle de la seule sélection des « meilleurs » : comment construire une société qui récompense l’effort sans sacraliser le privilège, protège les vulnérables sans nier la responsabilité individuelle et transmette aux générations futures un monde dont elles puissent elles aussi disposer ?
« Le débat reste ouvert »
Guillaume Soro conclut son intervention en appelant à poursuivre la discussion. Il assure ne pas redouter la contradiction, estimant qu’une doctrine incapable de supporter les questions est déjà condamnée.
Son principal reproche à ses contradicteurs tient donc moins à leurs interrogations qu’à leur lecture de la Mériquité. Selon lui, qualifier celle-ci de « méritocratie déguisée » revient à extraire le mérite de l’ensemble du système pour ensuite lui reprocher de ressembler à la méritocratie.
Pour l’ancien président de l’Assemblée nationale, la différence tient finalement à la finalité : la méritocratie organise principalement une compétition entre individus, tandis que la Mériquité entend instaurer une relation de dette, de réciprocité et de transmission, tout en empêchant que le privilège soit présenté comme du mérite et que les plus vulnérables soient abandonnés.
Une clarification qui, loin de clore la controverse, pourrait au contraire donner un nouvel élan au débat autour de cette doctrine que Guillaume Soro présente comme une contribution à la réflexion politique africaine.
MK








