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Société

Orpaillage clandestin : non, Monsieur le Ministre, nous ne sommes pas tous complices

Maxime KOUADIOMaxime KOUADIO
Publié le 20/08/2026
dans Société
Orpaillage clandestin : non, Monsieur le Ministre, nous ne sommes pas tous complices

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Le 13 août dernier, à Todiognoa, localité située à une quinzaine de kilomètres de Gagnoa, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, a tiré la sonnette d’alarme sur les ravages de l’orpaillage clandestin en Côte d’Ivoire. Mais une phrase prononcée à cette occasion continue de susciter le débat : « Nous sommes tous complices. »

Permettez-moi, Monsieur le Ministre, de ne pas partager cette lecture.

Non, nous ne sommes pas tous complices.

Cette affirmation pose une question essentielle : jusqu’où peut aller la responsabilité du citoyen face à un phénomène que l’État lui-même qualifie de clandestin, donc d’illégal, et qu’il a pour mission de combattre ?

Quand l’État doit assumer sa part de responsabilité

Imaginons qu’un propriétaire mette plusieurs hectares de ses terres à la disposition d’un groupe armé pour ses activités. L’État resterait-il sans agir au motif que le propriétaire serait lui aussi responsable ? Évidemment non. Les forces de sécurité interviendraient, la justice serait saisie et les responsabilités seraient établies.

Pourquoi devrait-il en être autrement pour l’orpaillage clandestin ?

Dans plusieurs régions ivoiriennes, cette activité dépasse désormais le simple cadre de l’exploitation artisanale de l’or. Elle repose sur des circuits structurés, avec des financiers, des commanditaires, des intermédiaires, des fournisseurs d’équipements et des réseaux capables d’acheminer d’importants moyens matériels jusque dans des zones parfois difficiles d’accès.

Les dégâts sont considérables : dégradation des terres, pollution des cours d’eau, destruction du couvert forestier, fragilisation de l’autorité de l’État et développement d’une économie parallèle.

Dès lors, une interrogation s’impose : où sont les véritables responsables de ces réseaux ?

Les populations ne peuvent pas porter seules le poids de l’échec

Oui, certains propriétaires terriens peuvent louer ou céder leurs parcelles à des exploitants clandestins. Oui, des habitants peuvent fermer les yeux, voire tirer des revenus de ces activités.

Mais peut-on pour autant transformer l’ensemble des populations en complices ?

Dans plusieurs zones, l’orpaillage clandestin se pratique à ciel ouvert, parfois à proximité immédiate des villages, des routes, des forêts classées et des espaces protégés. Les engins sont visibles. Les motopompes, concasseurs, tuyaux et autres équipements sont acheminés vers les sites.

Ces matériels ne tombent pas du ciel.

Ils sont fabriqués, vendus, transportés, financés et acheminés. Des personnes organisent ces circuits. Des capitaux les alimentent.

C’est donc toute la chaîne qu’il faut interroger.

Ce n’est certainement pas moi, Kouadio, le petit Baoulé, qui dispose des moyens humains, administratifs et sécuritaires pour contrôler ces flux.

Que reste-t-il du N’Zi de mon enfance ?

Je suis originaire de Dimbokro. J’y suis né et j’y ai grandi.

Ma ville est intimement liée au N’Zi. Pour les enfants de mon époque, notamment ceux issus de familles modestes, ce fleuve était une véritable piscine à ciel ouvert. Nous y passions du temps, nous y vivions nos souvenirs d’enfance.

Je me souviens également de ma grand-mère et de ces moments où nous allions chercher de l’eau du N’Zi pour cuisiner et, parfois, pour boire. L’eau était douce, fraîche. Je la préférais même parfois à celle des pompes hydrauliques.

Aujourd’hui, le paysage a changé.

L’eau est devenue trouble, boueuse, parfois ocre. Elle ne présente plus les mêmes caractéristiques qu’autrefois et ne peut plus être utilisée comme nous le faisions.

Est-ce ma faute ? Non, Monsieur le Ministre.

C’est précisément pour cette raison que je refuse l’idée d’une culpabilité collective.

Les populations ne sont pas seulement susceptibles d’être responsables. Elles sont aussi, dans bien des cas, victimes des conséquences de l’orpaillage clandestin.

Il faut remonter jusqu’aux commanditaires

La multiplication des opérations de déguerpissement et de destruction des sites est nécessaire. Les forces de sécurité doivent continuer à intervenir, interpeller les exploitants et saisir ou détruire les équipements utilisés pour ces activités.

Mais cela ne suffira pas.

Détruire un site sans démanteler le réseau qui l’alimente revient souvent à traiter le symptôme sans s’attaquer à la maladie.

Il faut donc remonter la chaîne : identifier les financiers, les commanditaires, les fournisseurs d’équipements, les intermédiaires et tous ceux qui tirent profit de cette économie clandestine.

Car tant que les donneurs d’ordre continueront d’opérer dans l’ombre, les sites détruits seront remplacés par d’autres.

Une Côte d’Ivoire qui ne se résume pas à ses infrastructures

Le 7 août dernier, devant mon téléviseur, j’ai suivi le défilé militaire organisé à Yopougon à l’occasion de la fête de l’Indépendance.

J’ai été impressionné par les moyens humains et matériels dont dispose la Côte d’Ivoire pour assurer sa défense et sa sécurité.

Une question m’est alors venue à l’esprit : si notre pays est capable de mobiliser autant de moyens pour sa sécurité, pourquoi semble-t-il parfois si démuni face à un phénomène qui s’installe durablement dans certaines parties de son territoire ?

L’État dispose de forces de sécurité. Il dispose d’une administration, d’un arsenal juridique et de moyens humains et matériels.

La lutte contre l’orpaillage clandestin doit donc être élevée au rang de priorité nationale.

Monsieur le Ministre, nous ne voulons pas porter le chapeau

Monsieur le Ministre, lorsque l’action publique produit des résultats, il est naturel que le pouvoir en revendique la réussite.

Mais lorsqu’un problème persiste, peut-on alors parler de responsabilité collective ?

La population doit-elle partager avec le gouvernement la responsabilité d’un phénomène que l’État est précisément chargé de combattre ?

Je ne le pense pas.

La lutte contre l’orpaillage clandestin relève d’abord d’une politique publique. Elle exige une stratégie durable, une coordination efficace des services de l’État, un contrôle des flux de matériels, une surveillance des circuits financiers et une application rigoureuse de la loi.

Il faut aussi regarder la réalité sociale en face.

Avec les difficultés économiques et la mévente du cacao, certains producteurs et certaines populations rurales se tournent vers la recherche de l’or pour survivre. Comprendre cette réalité ne signifie pas légaliser l’illégalité. Mais cela oblige à s’interroger sur les alternatives proposées à ceux qui n’ont parfois plus d’autres sources de revenus.

Protéger la Côte d’Ivoire, c’est aussi protéger sa nature

Monsieur le Ministre, permettez-moi de vous avoir longuement interpellé.

Ce propos ne procède ni d’une volonté de polémique ni d’un procès d’intention. Il vient d’une inquiétude profonde.

Je veux le meilleur pour ma Côte d’Ivoire.

Et cette Côte d’Ivoire ne se résume pas à ses gratte-ciel, ses ponts, ses routes et ses autoroutes.

Elle est aussi faite de ses fleuves, de ses forêts, de ses terres, de ses parcs nationaux, de sa faune et de sa flore.

Cette biodiversité constitue une richesse nationale que nous avons le devoir de transmettre aux générations futures.

Alors, Monsieur le Ministre, non, nous ne sommes pas tous complices.

La population peut avoir sa part de responsabilité. Mais il serait dangereux de transformer cette part en une culpabilité collective qui finirait par diluer les responsabilités individuelles et institutionnelles.

L’État a le devoir de faire respecter la loi, de protéger les citoyens et de préserver le patrimoine naturel de la nation.

C’est précisément pour cela que nous interpellons ceux qui ont le pouvoir d’agir.

Maxime KOUADIO

Journaliste professionnel

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