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Politique

Koumassi Campement, Port Bouët Petit Bassam, Zimbabwé, … : au cœur du drame des déguerpis à deux semaines de la rentrée des classes

Félix Diby BONYFélix Diby BONY
Publié le 02/09/2026
dans Politique
Déguerpis dormant dans une école

Ces déguerpis, victimes de la barbarie humaine de Alloui Jacques, dorment depuis juin sur les terrasses des salles de classe d'une école primaire à Koumassi

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Plus d’un millier d’habitants à Koumassi Campement, plusieurs dizaines de milliers dans la commune de Port-Bouët, précisément à Caritas, Petit-Bassam, Zimbabwe ou Vridi Canal. C’est le bilan des déguerpissements jugés illégaux ou légaux qui ont fait grand bruit dans le District d’Abidjan, début juin 2026. Trois mois après, c’est bientôt la rentrée scolaire, prévue pour le lundi 14 septembre prochain. Que sont devenues ces familles ? Quelle destination ont-elles pu trouver ? Quel sera le sort de leurs enfants, ces dizaines de milliers d’écoliers, d’élèves et étudiants qui vivaient sous les toits broyés et transformés en gravats géants par des bulldozers et pelleteuses affrétés pour les déguerpir ? Ces interrogations nous ont ramené sur le théâtre de ces opérations critiquées à tort ou à raison par les populations abidjanaises, du plus bas de l’échelle au haut sommet de l’Etat.

Familles disloquées, la scolarité des enfants en pointillées

Première étape de notre randonnée, le site démoli de Koumassi Campement. Ce quartier devenu célèbre par l’action d’un certain Alloui Jacques, se réclamant à lui tout seul propriétaire d’une dizaine d’hectares de parcelle sur laquelle vivaient plusieurs centaines de familles et des milliers d’habitants jetés à la rue le 3 juin 2026.

Sur place, le spectacle est triste. Gravats des habitations démolies auxquels se mêlent des effets personnels broyés par les machines, signe que certains habitants n’ont effectivement pas eu le temps de tout sauver avant l’assaut des engins. A la question ‘’où trouver les victimes de ce déguerpissement ?’’, point besoin de chercher loin pour en trouver. Du côté inverse de la voie qui sépare la plage de gravats du reste du quartier Campement, les riverains se montrent non seulement prolixes, mais compatissants envers ces voisins dispersés dans la nature. Ils n’hésitent pas à nous conduire à des domiciles qui ont accepté de recueillir provisoirement certains de ces voisins en détresse. C’est le cas de la famille Kouakou dont le domicile, qui héberge les enfants d’un couple dont le père et la mère squattent, le mari chez un ami toujours à Koumassi, et la femme chez des parents dans la commune de Treichville. Les témoignages sont édifiants, quand nos interlocuteurs alertent sur notre présence et attirent vers nous des victimes voulant toutes raconter le drame qu’elles vivent. A l’image de N.K, chauffeur de taxis communaux communément appelés ‘’woro-woro’’, qui a trouvé gîte chez une cousine pour continuer à travailler, tandis que le reste de sa famille est dispersée chez des connaissances et amis. « Nous vivons tous séparés. Ma femme vit chez une sœur d’église avec notre dernière fille qui a deux ans, à Aklomiabla (Ndlr : un autre quartier de Koumassi). Notre grande fille de 17 ans est chez une de ses camarades de classe qui l’a prise chez elle. Nous avons deux garçons que mon ami a recueilli chez lui. Chaque jour, les enfants m’appellent, et vous ne pouvez pas comprendre ce que je vis… ».

A terme dans un mois, elle ne sait quel sera son sort dans deux semaines, d’ici la rentrée des classes

Comme N.K, la plupart des foyers ont été littéralement démembrés, mari et femme contraints de vivre séparément, les enfants confiés à d’autres familles, juste pour trouver un espace où trouver un abri et passer les nuits. « En attendant de trouver une maison, nous sommes livrés à ce triste sort. Le drame on ne sait même plus si nos enfants vont continuer à aller à l’école. Voyez, ils quittaient ici pour aller au lycée (Ndrl : Lycée municipal de Koumassi, à environ 10 mn de marche des lieux). Les plus petits fréquentaient dans les écoles primaires à côté, dans la cité Abri 2000 par exemple. Aujourd’hui, on n’a plus un toit se loger. On ne sait plus que faire. Si au moins, on avait les moyens pour nous reloger, on allait voir où leur trouver une école », soupire F.D, un autre chauffeur de woro-woro, qui dit avoir logé ses effets chez un bienfaiteur chez qui il tente de « reposer sa tête » les nuits après avoir roulé toute la journée.

N. Sio, loin de ses enfants, partage presque le même stress, lui qui redoute présentement la sonnerie de son téléphone dès qu’il sonne. « Les enfants sont chez des amis, et quand ils m’appellent pour me demander comment ils vont fréquenter, j’ai presque des larmes aux yeux. Je n’ai pas une réponse claire à leur donner. Quand les jours approchent, mon stresse augmente. Je ne sais même pas comment tout ça va se terminer ».

Une école primaire ‘’prise en otage’’

Pendant que certains pleurent la dispersion des siens et s’interrogent sur le sort de leurs enfants scolarisés, non loin, à environ 200 mètres du terrain déguerpi, des familles ont trouvé refuge dans une école primaire. Elles ont ramassé ce qu’elles pouvaient au passage des bulldozers pour élire domicile à l’EPP BAD, un de ces établissements primaire de dotation de la Banque africaine de développement (Bad) dont il porte le nom. L’information nous est donnée par une famille riveraine qui nous décrit une situation encore plus désolante et dramatique. Dimanche 30 août 2026, il est 19h quand nous décidons de mettre le cap sur cette école. Dès le portail d’entrée de l’établissement, le spectacle décrit par nos interlocuteurs se laisse découvrir. A cette heure de la soirée, où la pénombre réclame ses droits, l’on aperçoit un monde et une animation particulière dans l’école. Une foule de pensionnaires peu ordinaires à cette heure, et par ces temps de vacances scolaires, des bagages entassés par endroit, notamment sous les vérandas, à la devanture des classes, ou dans la cours protégés sous des plastics noirs, des personnes couchées sur des nattes et des matelas posés à même le sol, d’autres assises ou devisant dans des fauteuils usagers, emportés sans doute à la sauvette, des femmes s’affairant dans un coin de l’école transformé en cuisine, d’autres assises sur la dalle servant de socle du mât pour le salut aux couleurs, etc.

Les écoliers vont-ils partager la cours de leurs écoles avec ces familles installées qui occupent l’espace avec leurs effets personnels ?

En pénétrant dans la cour, nous nous dirigeons droit vers les premières personnes assises sous ce mât. Dame T.A, une ressortissante burkinabè, mère de 5 enfants dont l’ainé vient d’avoir le bac, ne se fait pas prier pour conter sa mésaventure. Elle, qui vit en ces lieux avec deux de ses enfants, les trois autres étant dispersés dans d’autres familles, tandis que son époux, un Ivoirien, vit sur son lieu de travail. Depuis la démolition le 3 juin de leur lieu d’habitation, elle n’a eu d’autre choix que suivre ceux qui ont trouvé refuge dans cette école où malgré les injonctions des responsables des lieux, elle continue de résider. « Les maîtres nous ont demandé de partir, mais comme nous on ne sait pas où aller, il y en a qui sont partis, et nous on est resté ici. Ils nous ont fermés les classes, mais nous sommes restés et on dort devant les classes, sur les terrasses, et dans les classes qui n’ont pas de porte ».

Effectivement, dans l’école, il ne se trouve aucune terrasse qui ne soit occupée, soit par des bagages, soit transformée en dortoir. Combien d’âmes vivent en ce lieu, voués à toutes les intempéries en cas de pluie ? « Nous sommes un total de 142 personnes qui restons ici. Les autres sont partis, ceux qui ont pu trouver un endroit où se loger », lancent une dame, qui nous accoste spontanément.

En effet, à la vue d’une oreille étrangère, prête à se pencher sur leur sort, tout le monde veut parler de son cas. Comme cette dame bientôt à terme, portant une grosse de 8 mois, et qui ne sait de quoi ses lendemains seront faits. L’auteur de la grosse, l’ayant abandonné dans son état pour ne pas avoir à assumer toutes ces responsabilités. A la question : « comment allez-vous accoucher ? », elle regarde le ciel, les yeux hagards, et murmure, presque des larmes en coin : « Je ne sais pas oh ! ». Tout comme elle ne sait où est-ce qu’elle va se diriger d’ici le 14 septembre, le jour de la rentrée scolaire.

A propos, un des responsables de l’école rencontré à notre deuxième passage sur les lieux, le lendemain, dans la journée, est formelle. « On leur a demandé de partir, et ils doivent partir. Ils ne peuvent pas prendre l’école en otage, même si pour certains, on sait qu’ils n’ont vraiment pas le choix ». C’est pourquoi, l’homme qui se présente comme l’une des autorités de l’école, saisit notre présence pour appeler les autorités à faire une dernière diligence sur le cas de ces sinistrés qui squattent son établissement. « Il faut que les gens leur viennent vite à l’aide, sinon cela va hypothéquer notre rentrée scolaire », plaide-t-il, mais en gardant le ton ferme sur la présence de ces occupants « non désirés ».

Ce qu’ils attendent pour partir

Pour trouver solution à leur détresse, ces déguerpis ont eu l’ingénieuse idée de s’organiser en association. Hélas, contre le célèbre principe de « la solidarité dans le malheur », eux, tombés dans la guerre des intérêts, vivent plus divisés qu’unis.

Ces regards en disent long sur le drame intérieur que vivent ces déguerpis, loin de leurs conjoints et parfois de leurs enfants confiés à d’autres familles

Selon dame E.N.L, président d’une association, « nous sommes 10 associations ». Chaque groupe ayant son association pour défendre ses intérêts. Sur place, les femmes nous défendent de parler avec les hommes qu’ils jugent suspects et peu crédibles. Tandis que pour d’autres, il n’y a qu’un seul interlocuteur, U.K, un jeune un peu plus instruit, désigné pour parler au nom de tous. Effectivement, sous la menace d’un second déguerpissement qui se profile avec la rentrée des classes, tous ont un seul vœu et un même langage : obtenir un appui financier comme caution pour aller se trouver un nouveau toit. Le montant souhaité, entre 300 et 400 000 F, vu le renchérissement des loyers dû à la vague des déguerpissements qui a accru la demande.

Quid des appuis venant des autorités ?

Sur la question, personne n’ose dire qu’il a pu bénéficier d’un appui. Et ce, malgré toutes les actions de solidarité médiatisées par les donateurs et bienfaiteurs, à l’instar de la mairie de Koumassi ou du ministère de la Solidarité. Pourtant, la plupart de ces sinistrés soulignent avoir inscrit leurs noms sur au moins une liste, voire différentes listes pour certains. « On a écrit nos noms, mais personne n’est venue nous donner quelque chose. Jusque-là, on attend. On entend que d’autres ont reçu, mais nous, on n’a encore rien reçu ».

L.K.K soupçonne même que des gens utilisent leur souffrance pour se faire des sous. « On nous inscrits sur des listes, mais on ne voit rien. Pourtant, on entend dire que de l’argent a été décaissé pour nous ». Justement, sur cette question des aides, les mêmes déguerpis éclatent une bulle, qui entraîne des chamailleries en notre présence. Certains commencent à soupçonner d’autres de profiter de la situation pour se faire de l’argent.  « Nous tous, on s’est inscrit sur des listes. Il y a des gens ici qui ont reçu (des aides, Ndlr), mais qui ne veulent pas partir. Au lieu de partir, ils sont encore parmi nous ici, parce qu’ils espèrent des dons ou d’autres gestes ». Cette révélation est confirmée par l’enseignant trouvé sur place, qui nous en fait la confidence et explique la fermeté du ton qu’il emploie pour exiger le déblayage de son établissement.

Situation quasi-identique à Port-Bouët

Dans la commune de Port-Bouët, ce sont plusieurs dizaines de milliers de personnes qui ont été également touchées par une autre opération de déguerpissement. Un effectif de loin plus dense que celui de Koumassi Campement. Plusieurs sites sont, en effet, concernés. Il s’agit respectivement des sous-quartiers Caritas, de Petit-Bassam, de Zimbabwe, de Vridi Cité et de Vridi Canal. Dans cette commune aussi, la situation des déguerpis à l’approche de la rentrée scolaire, n’est pas moins rassurante pour bon nombre qui restent s’interroger sur leurs lendemains. A l’image de ces sinistrés qui ont trouvé refuge à l’Ecole maternelle de Petit-Bassam où des salles de classe, les toilettes pour mômes sont devenues l’habitat de familles en détresse.

Ne sachant où aller, des déguerpis ont choisi de retourner au milieu des gravats pour recoloniser les sites jusqu’à ce que le sort final s’impose à eux

A l’instar de ceux de Koumassi, O.K, père de 6 enfants dont la mère est partie, se pliait en quatre sur notre passage pour invoquer une main providentielle pouvant l’aider à payer une caution et quitter l’école avant l’humiliation qu’il veut éviter à la rentrée. Il a le regard tourné vers les autorités de la commune, dont certains ont pu bénéficier de l’aide pour trouver une solution. « Ma fille a eu le bac et est affectée à l’Université de Korhogo. Mais, on ne sait même pas où on va dormir encore dans deux semaines pour dire qu’on va parler de la suite de ces cours. Juste un petit toit où nous pouvons rester et libérer les classes, et le reste viendra », plaide ce quinqua désespéré, sous les yeux de sa bachelière dépassée par les événements.

Un fait pour le moins insolite encore a marqué notre passage dans cette commune. Celui de ces femmes et leurs enfants à bas âges dormant à la belle étoile, sur une terrasse, en face de l’hôpital de la Caritas, et servant auparavant d’espace de jeu de Maracana pour les jeunes du quartier. Parmi ces femmes, une encore qui porte une grossesse, abandonnée par le père. « Il m’a fui dès qu’ils ont cassé notre lieu d’habitation, et il m’a laissée avec mes deux enfants et la grossesse dont il est le père. Il m’a dit qu’il s’en va travailler à Korhogo, mais il ne décroche plus mon appel. Si je l’appelle d’un autre numéro, dès qu’il entend ma voix, il éteint son portable… ». Une histoire pathétique qui se la disputent avec celle de cette autre femme ghanéenne, vivante en Côte d’Ivoire avec ses enfants, qui cherchent à réunir le transport pour regagner son pays, mais partage les nuits avec les autres familles sur cette terrasse où l’on vend sèche les linges et vend un peu de toute la journée. « Nous sommes 15 qui dormons ici ». Comment font-elles quand il pleut ? « On a nos parasols et les chaises qu’on utilisait pour vendre. S’il y a la pluie, on met les parasols, et on s’assoit en bas, … ».

Abandonnée par l’auteur de sa dernière grossesse après la démolition de leur toit, elle passe
ses nuits avec ses deux enfants à bas âges sur cette terrasse

A Vridi Canal, beaucoup ont franchi la lagune pour se retrouver de l’autre côté, dans le village de Vridi Ako. Mais, tous n’ont pas eu la même fortune, et plus d’une centaine de personnes sont encore à élire domicile dans une école, espérant trouver un logis avant la rentrée des classes.

Sur le vaste site de Zimbabwe, quelques personnes ont rebâti des toits précaires au milieu des gravats pour se reloger, espérant y gagner quelques nuits avant d’être contraintes à nouveau à d’autres sorts. Idem sur le site de Koumassi campement recolonisé par endroit par des sans-abris ayant décidé d’oser cette option plus qu’incertaine. « On n’a plus d’autre choix. Ils sont venus nous prendre pour aller au commissariat, mais on leur a dit qu’on ne sait plus où aller. Ils nous ont gardés, et après on nous a libérés. Nous sommes là, nous attendons tout ce qui va nous arriver. C’est Dieu seul qui sait ce qui va se passer pour nous. », expliquent stoïques, des jeunes dames, d’origine Burkinabè, aux côtés de leurs parents, visiblement des octogénaires, croulant sous le poids de l’âge, mais aussi d’un désespoir certain.

F.D.B

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