Docteur en sociologie, enseignant-chercheur à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké, Sévérin Yao Kouamé a été interviewé par le confrère français Rfi au sujet des récentes délégations de pouvoir faites par le Président Laurent Gbagbo au sein du PPA-CI, le parti politique dont il est le fondateur.
Le Président Laurent Gbagbo vient de nommer cinq personnalités à des postes de responsabilités qui lui sont proches au sein fu PPA-CI. Est-ce une simple réorganisation du parti ou Laurent Gbagbo prépare-t-il sa succession à la tête du PPA-CI ?
Je pense que c’est tout à la fois. Stratégiquement, c’est une réorganisation du parti qui lui-même a besoin de se construire. C’est aussi une stratégie pour préparer l’après Gbagbo parce qu’on le voit tous, le leader infatigable qu’il a été est aujourd’hui à un moment de sa vie, les longues années d’embastillement ont visiblement joué sur son physique. Donc, il n’y a plus certainement la jeunesse qu’il faut pour parcourir les hameaux et les villages de la Côte d’Ivoire. L’autre chose, c’est que ces nominations participent d’une stratégie globale qui tient compte de l’environnement politique actuel.
Laurent Gbagbo avait pourtant annoncé déléguer une partie de ses pouvoirs à une seule personne. Pourquoi a-t-il alors choisi cinq ?
Il y a au moins trois raisons qui justifient ce choix, et c’est compréhensible parce que le contraire aurait étonné. La première raison est que 2030 est assez loin. Donc prendre le risque d’identifier une figure sur laquelle pourraient s’abattre des coups et autres notamment portés par le parti au pouvoir ou d’autres, pourrait fragiliser la stratégie politique. Ne pas avoir de nom actuellement permet de diminuer à minima, les coups que le parti peut recevoir. C’est un premier élément qui est important. Ce qui justifie qu’il y ait cinq personnes au lieu d’une seule. La deuxième raison est qu’on est dans des contextes socio-culturels où généralement le chef ne désigne pas son successeur de son vivant. On l’a vu avec Houphouët-Boigny, on l’a vu avec Henri Konan Bédié et on le voit avec le Président Alassane Ouattara parce que culturellement, comme on le dit, il n’y a pas deux capitaines dans un bateau. Il faut que la figure qui incarne le parti reste cette figure tutélaire. Et donc, il est rare que du vivant de cette personne ou en tout cas de son vivant politique, pendant qu’il est actif, qu’il y ait une autre figure qui émerge. Tout cela permet aussi d’éviter un certain nombre de tentation parce que certains dauphins ont parfois les dents trop longues ; ils ont tendance à vouloir tuer le père avant qu’il ne décède. Il y a donc cet élément qu’il faut prendre en compte. Cela est en lien avec un contexte socio-culturel qu’on connait. Le dernier élément dont il faut tenir compte est que, dans tout parti politique, on le voit avec le RHDP, on le voit partout, il y a des appétits qui peuvent s’aiguiser. Donc désigner une personne, c’est ouvrir le champ à des luttes internes de positionnements. Donc en gardant l’espace suffisamment vague, en n’identifiant pas une figure, cela permet d’amoindrir les luttes de clans qui peuvent y avoir au sein du parti. Donc, pour moi, ces trois facteurs permettent de comprendre les décisions que le PPA-CI a eu à prendre.
Est-ce aussi une occasion de pouvoir observer ses candidats potentiels ?
Je suis certain que M. Gbagbo sait en son for intérieur qui doit pouvoir prendre les rênes du PPA-CI après lui. Il le sait. Il a eu toutes ces longues années de combativité politique, de compagnonnage avec nombre d’entre eux, le temps d’observer. Donc, je pense que ce n’est pas maintenant qu’il observe. Mais, au regard des trois facteurs ou raisons que j’ai évoquées tantôt, il se donne le temps de ne pas exposer la personne qui va pouvoir incarner le parti.
Laurent Gbagbo avait envisagé son retrait de la vie politique, pourtant il a été réélu à la tête du parti en mai dernier. Pensez-vous qu’il peut laisser la main ?
On le voit, physiquement l’homme n’est pas forcément au mieux de sa forme. Je le sais, je reste convaincu qu’en son for intérieur, l’envie de passer la main est là, et cela le tenaille. Mais, je pense aussi qu’il y a un manque de réalisme, parce que qu’on le veuille ou pas, aujourd’hui, l’espace politique reste dominé par un certain nombre de figures. Il y a eu la figure de M. Bédié, la figure de M. Ouattara et celle de lui, Gbagbo. Donc pour l’instant pour équilibrer le jeu politique, il faut quelqu’un qui soit de la même poigne que M. Ouattara, et pour l’instant je pense que c’est lui qui l’incarne. Donc, le fait de vouloir passer reste un appel du pied à ses militants, un appel du pied même à toute la Côte d’Ivoire. Parce qu’il reste quand même une figure politique qui compte dans le paysage politique. Mais, la réalité du contexte, c’est lui seul qui peut pour l’instant être presqu’en face de M. Ouattara. M. Guillaume Soro est en exile, le Président Bédié est décédé et donc pour tenir la dragée à M. Ouattara, il faut que ce soit lui.
Vous parlez de cette figure d’autorité qu’il représente. Est-ce que le PPA-CI peut survivre sans Laurent Gbagbo à sa tête ?
Ce serait faire une injure à cette formation politique que de dire que le PPA-CI ne survivra pas après M. Gbagbo. Non ! Les militants du PPA-CI ont une culture politique, ils ont un niveau d’engagement. La grande question, ce serait les luttes d’égos, les confrontations d’égos. Les appétits des uns et des autres peuvent laisser le parti indemne. C’est de cela qu’il s’agit. Mais, la grande question c’est est-ce que les uns et les autres auront l’intelligence et la sagesse suffisantes pour arbitrer entre les intérêts contradictoires, entre les égos et les envies de piloter le parti. C’est aussi là que tout va se jouer.
Retranscrite par Philomène AQUOUAMAH.








