Une semaine après avoir accusé l’entrepreneur Touré Ahmed Bouah d’escroquerie dans une affaire foncière portant, selon lui, sur 1,79 milliard de francs CFA d’investissements, Mory Soumahoro, directeur général de l’entreprise ESTP, a vu son contradicteur monter au créneau. Entre documents administratifs, droits coutumiers, mandats d’aménagement et revendications sur plusieurs centaines d’hectares, les deux parties livrent des récits radicalement différents d’un même dossier. Au milieu de ce bras de fer, plusieurs investisseurs disent désormais attendre de voir leurs engagements sécurisés.
Le différend foncier qui oppose Mory Soumahoro, directeur général de l’entreprise ESTP, à Touré Ahmed Bouah, PDG de SOPHIA Immobilier, continue d’alimenter la chronique. Après les accusations formulées une semaine plus tôt par le premier, qui affirme avoir investi près de 1,79 milliard de francs CFA dans l’aménagement d’un domaine situé à Anyama-Adjamé 4 Croix, le second a choisi de répondre publiquement.
Le 9 septembre 2026, à Abidjan, Touré Ahmed Bouah a tenu une conférence de presse au cours de laquelle il a contesté la version présentée par son interlocuteur. À ses côtés figurait Siméon Hamond, chef du village de Quatre Croix, dont les déclarations ont également contribué à déplacer le débat sur le terrain des droits coutumiers et des procédures locales. Pour Touré Ahmed Bouah, le problème ne réside pas dans la propriété ou la régularité de son opération foncière, mais dans le fait que Mory Soumahoro aurait travaillé sur une parcelle différente de celle qui lui avait été confiée.
Deux récits pour un même projet
À l’origine du dossier, selon Mory Soumahoro et sa partenaire financière Ouattara Ahoua, se trouve un projet portant sur 72 hectares confiés à l’ESTP par plusieurs familles du village. L’entreprise devait procéder notamment au décapage, au lotissement, à la pose de poteaux et aux différentes démarches techniques nécessaires à la mise en valeur du site. Ouattara Ahoua, qui affirme avoir apporté plusieurs centaines de millions de francs CFA, notamment grâce à des fonds mobilisés auprès d’Ivoiriens établis aux États-Unis, présente l’ESTP comme la partie ayant porté l’investissement financier. « L’affaire qui nous réunit est grave. Elle met en lumière un mécanisme sophistiqué d’escroquerie, doublé de faux et d’usage de faux », avait-elle déclaré.

Selon cette version, alors que l’ESTP avançait dans le processus de régularisation et se rapprochait de l’obtention d’un Arrêté de concession définitive (ACD), les travaux auraient été interrompus à la suite de l’intervention de Touré Ahmed Bouah, qui revendiquait des droits sur le site.
Mory Soumahoro affirme alors avoir découvert que Touré Ahmed Bouah disposait d’un ensemble foncier de 346 hectares, comprenant les 72 hectares sur lesquels son entreprise travaillait. Les deux hommes auraient ensuite envisagé un partenariat plus large portant sur l’aménagement et la commercialisation de l’ensemble du domaine. Selon Mory Soumahoro, cette opération devait permettre la création d’environ 6 000 lots, répartis à parts égales entre les deux parties. « J’ai eu confiance en lui. Je l’ai pris comme mon grand frère. Mais il m’a trahi », déclarait-il.
Touré Ahmed Bouah invoque les documents de l’État
Le 9 septembre, Touré Ahmed Bouah a présenté une tout autre lecture du dossier. Il affirme disposer de plusieurs documents administratifs qui, selon lui, établissent la régularité de ses droits sur le domaine. « Je vous informe que la concession contient une autorisation, une réservation de l’État de Côte d’Ivoire », a-t-il expliqué. Selon lui, son dossier comprend également une autorisation d’aménagement ainsi qu’une convention tripartite relative aux purges entre l’État, SOPHIA et les détenteurs de droits coutumiers. « Quand vous finissez d’aménager, quand vous avez tout ça, c’est ça qui est le formel. […] Et l’État vient approuver. Et c’est de cette approbation que découle ce qu’on appelle l’ACD », a-t-il ajouté.
A l’en croire, Mory Soumahoro n’aurait donc pas respecté le cahier de charge qui consistait à travailler sur la parcelle correspondant à son mandat. « C’est cette phase d’aménagement que je lui ai confiée. Et il n’a pas travaillé sur le site où je l’ai mandaté, il est allé travailler sur un autre site », affirme Touré Ahmed Bouah. Qui assure avoir demandé à plusieurs reprises à l’entrepreneur de revenir sur la parcelle correspondant à son mandat. « Je répète que j’ai une concession d’État, j’ai une autorisation d’aménagement de l’État, j’ai une réservation de l’État, j’ai une convention tripartite de l’État. J’ai même une évaluation concluante de l’enquête publique qui est la phase finale du processus d’obtention de l’ACD », a-t-il soutenu. Pour l’entrepreneur, la question centrale doit désormais être tranchée par la justice. « Il faut que le tribunal tranche », a déclaré Touré Ahmed Bouah, précisant que le mandat conclu entre les parties prévoit, en cas de conflit, le recours au tribunal de commerce.
Le rôle de la chefferie au cœur du différend
La conférence de presse du 9 septembre a également fait apparaître une autre dimension du conflit : celle de l’implication de la chefferie traditionnelle. À ses côtés, le chef Hamond Siméon a reproché à Mory Soumahoro de ne pas avoir, selon lui, respecté les règles locales en associant suffisamment la chefferie du village aux opérations d’aménagement. La position du chef est cependant contestée par Mory Soumahoro.

Le lendemain, 10 septembre, le patron de l’ESTP s’est rendu sur le site litigieux, à Anyama-4 Croix, accompagné notamment de représentants de familles se présentant comme détentrices de droits sur les terrains et de Ouattara Ahoua. Sur place, il a soutenu que la chefferie avait bien été associée aux différentes étapes de l’opération. « Les 72 hectares m’ont été confiés par les différentes familles, sanctionnés par un PV de famille, de huit familles », a-t-il déclaré. Il affirme avoir procédé aux délimitations avec l’appui de la chefferie. « On m’a demandé que la chefferie nous accompagne pour les délimitations, et j’ai fait ça avec la chefferie, avec Chef Hamond », a-t-il rétorqué. Mory Soumahoro affirme également avoir obtenu une lettre d’attribution portant sur les 72 hectares et soutient avoir engagé des démarches techniques après avoir réuni les différentes familles concernées. Selon lui, les travaux ont duré près de cinq ans.
Le mandat de 346 hectares, pièce maîtresse du récit de l’ESTP
C’est ensuite autour du mandat attribué par Touré Ahmed Bouah que le récit de Mory Soumahoro s’écarte de celui de son contradicteur. Le directeur général de l’ESTP affirme détenir un document signé et légalisé par Touré Ahmed Bouah lui donnant mandat pour l’aménagement et la commercialisation du domaine de 346 hectares. « Touré Ahmed Bouah m’a donné le mandat. […] C’est le mandat qui est là, écrit par Touré Ahmed Bouah lui-même », a-t-il affirmé en présentant le document à la presse. Selon lui, ce mandat aurait été établi après les premiers travaux réalisés sur les 72 hectares. Il affirme également disposer d’attestations concernant les lots et soutient que certaines d’entre elles auraient été établies ou remises par SOPHIA. « J’ai ça, plus de 3 000 attestations viennent de SOPHIA », a-t-il déclaré.
Selon son récit, c’est au moment où les deux parties auraient envisagé la commercialisation des quelque 6 000 lots que l’intervention d’un notaire aurait permis de faire apparaître les difficultés liées au foncier. Mory Soumahoro affirme avoir voulu sécuriser l’opération avant toute commercialisation. « Je veux qu’un notaire nous accompagne », explique-t-il. Selon lui, les vérifications effectuées par son notaire auraient alors soulevé des interrogations sur la propriété du domaine des 346 hectares.
CGRAE et CNPS : une nouvelle question dans le dossier
Le 10 septembre, Mory Soumahoro a ajouté un nouvel élément au débat. Il souligne que les vérifications effectuées auprès de son notaire auraient permis d’identifier des droits appartenant à des structures étatiques, notamment la CGRAE et la CNPS, sur une partie des 346 hectares présentés par Touré Ahmed Bouah comme sa parcelle de travail. Cette affirmation, si elle était confirmée par les documents fonciers compétents, pourrait modifier sensiblement la compréhension du dossier. Mais, à ce stade, cette version demeure une affirmation de la partie adverse et appelle à être confrontée aux titres et documents administratifs originaux. Touré Ahmed Bouah, de son côté, maintient que son titre foncier est couvert par des documents délivrés ou validés par l’État. « Dès l’instant, mon titre foncier est inattaquable », a-t-il déclaré, avant d’insister sur la nature administrative des pièces qu’il affirme détenir.
Ouattara Ahoua, l’investisseuse au cœur du conflit
Dans ce bras de fer, une troisième voix se fait entendre : celle de Ouattara Ahoua, partenaire financière de l’ESTP. Présente aux côtés de Mory Soumahoro lors de sa sortie du 10 septembre, elle affirme avoir mobilisé plusieurs centaines de millions de francs CFA pour financer l’opération. Son engagement aurait notamment reposé sur des fonds collectés auprès d’Ivoiriens établis aux États-Unis. Elle dit désormais se retrouver au cœur d’un conflit dont la complexité dépasse, souligne-t-elle, la seule relation entre les deux entrepreneurs. « Je demande à son Excellence, monsieur Alassane Ouattara, vraiment de se pencher sur ce problème-là, parce que nous qui sommes à l’extérieur, on veut vraiment venir investir. Quand on trouve ce genre de situation devant nous, ça fait peur, ça fait vraiment peur », lance-t-elle.

Elle dit avoir investi « des centaines de millions » et précise ne pas être la seule personne concernée. « Je ne suis pas seule », affirme-t-elle, évoquant un groupe de « près de quatre à cinq » investisseurs. Ces investisseurs, poursuit-elle, attendraient désormais les lots correspondant aux sommes engagées. « Ils attendent leurs lots parce qu’ils ont donné leur argent pour pouvoir avoir un toit », explique-t-elle. Une situation qui, selon elle, crée un problème de confiance vis-à-vis des personnes ayant participé au financement du projet. « Donc, vraiment, on souhaite que cette histoire-là soit réglée une bonne fois », ajoute-t-elle.
Pourquoi avoir investi ?
Le témoignage de Ouattara Ahoua apporte également un éclairage sur les conditions dans lesquelles les capitaux auraient été mobilisés. Interrogée sur les déclarations de Touré Ahmed Bouah, qui aurait estimé qu’elle avait recueilli plus de 700 millions de francs CFA auprès d’Ivoiriens de l’extérieur pour investir dans une affaire dont elle ne maîtrisait pas tous les contours, elle conteste cette présentation. Selon elle, les investisseurs se seraient appuyés sur les documents transmis par Mory Soumahoro. « Tout ce qu’il donne comme papiers, il m’envoie ça, on vérifie. C’est ce qui m’a vraiment motivée à investir », affirme-t-elle.
Elle assure également avoir eu des échanges directs avec Touré Ahmed Bouah, notamment par l’intermédiaire de son frère. « Une fois, mon jeune frère était chez lui, et on a échangé », raconte-t-elle. Elle explique toutefois ne pas s’être finalement rendue chez l’entrepreneur après son arrivée en Côte d’Ivoire, estimant que les vérifications effectuées entre-temps par le notaire avaient fait naître suffisamment de doutes.
Pôle pénal ou tribunal de commerce ?
La question de la voie judiciaire empruntée constitue également un point de divergence entre les parties. Ouattara Ahoua affirme que ce sont les éléments découverts dans le dossier qui l’ont conduit, selon elle, à privilégier le volet pénal. « C’est M. Touré Ahmed Bouah qui a porté plainte contre nous. Ce n’est pas nous », soutient-elle dans son témoignage.
Interrogée sur le fait que Touré Ahmed Bouah considère que le litige devrait être réglé devant le tribunal de commerce, elle répond : « Parce qu’on a été arnaqué par Touré Ahmed Bouah. Parce qu’on ne savait pas que l’ACD qu’il porte là, c’est une fausse ACD. C’est pour cela qu’on va au Pôle pénal. » Cette affirmation constitue l’une des accusations les plus graves formulées dans le dossier. Elle reste toutefois, à ce stade, une allégation de la partie adverse et devra être confrontée au document original ainsi qu’aux vérifications des autorités compétentes. Touré Ahmed Bouah rejette précisément cette lecture et affirme que les documents qu’il détient proviennent de l’État.
Une bataille judiciaire désormais annoncée
Au-delà des accusations publiques, les deux parties semblent désormais se diriger vers un affrontement judiciaire. Mory Soumahoro et ses partenaires affirment avoir saisi le Pôle pénal économique et financier. Ils reprochent à Touré Ahmed Bouah des faits qu’ils qualifient d’escroquerie et de faux. Touré Ahmed Bouah rejette ces accusations et envisage de son côté de saisir le tribunal de commerce, conformément, selon lui, aux clauses du mandat qui liait les parties. Il assure ne pas chercher lui-même à faire incarcérer son contradicteur. « Moi, je ne vais pas l’envoyer en prison, mais je vais envoyer l’affaire là où lui et moi, nous sommes venus, en cas de conflit », a-t-il déclaré. Pour lui, la question doit être ramenée à un point précis : les travaux ont-ils été réalisés sur le terrain prévu dans le mandat ou sur une autre parcelle ? « Il a un mandat d’aménagement. Il doit travailler chez moi pour que moi je vende et que j’ai l’argent. Au lieu de ça, il est allé travailler ailleurs. Pour lui, je dois rembourser les frais qu’il a engagés sur le site qui n’est pas à lui, qui n’est pas à moi », soutient-il. Pendant ce temps, Mory Soumahoro considère au contraire que les documents et témoignages dont il dispose démontrent que les 72 hectares lui avaient bien été attribués par les familles concernées et que la chefferie avait été associée au processus.
Des investisseurs dans l’attente
Au-delà du face-à-face entre les deux entrepreneurs, l’affaire pose désormais la question du sort des personnes ayant placé leur argent dans le projet. Ouattara Ahoua affirme que plusieurs investisseurs attendent les lots correspondant à leurs contributions. Elle dit redouter que cette affaire ne fragilise davantage la confiance des Ivoiriens de la diaspora souhaitant investir dans leur pays. Son appel au président Alassane Ouattara constitue ainsi un volet supplémentaire du dossier. Mais, l’intervention éventuelle de l’État ne saurait, en elle-même, préjuger de la responsabilité de l’une ou l’autre des parties dans le contentieux.
Les zones d’ombre
Plusieurs questions demeurent à ce stade sans réponse définitive.
Première interrogation : qui détient juridiquement les droits sur les 346 hectares ? Touré Ahmed Bouah affirme disposer d’une concession, d’une réservation, d’une autorisation d’aménagement et d’une convention tripartite. Mory Soumahoro affirme, pour sa part, que des vérifications notariales feraient apparaître des droits de la CGRAE et de la CNPS. La confrontation des titres originaux permettrait de clarifier ce point.
Deuxième question : quel mandat Touré Ahmed Bouah a-t-il précisément donné à Mory Soumahoro ? Le directeur de l’ESTP affirme disposer d’un document légalisé portant sur l’aménagement et la commercialisation des 346 hectares. La portée juridique et le contenu exact de ce document restent à apprécier.

Troisième interrogation : quelle a été la place exacte de la chefferie ? Le chef de Quatre Croix affirme que Mory Soumahoro n’aurait pas suivi les règles requises. Celui-ci soutient au contraire avoir réalisé les délimitations et obtenu des documents avec l’accompagnement de la chefferie. Les procès-verbaux, attestations et lettres d’attribution invoqués par les deux parties pourraient permettre d’établir la chronologie.
Quatrième question : quelle est l’origine exacte des sommes investies ? Ouattara Ahoua évoque plusieurs centaines de millions de francs CFA collectés auprès d’investisseurs, dont des Ivoiriens établis aux États-Unis. Les montants, les modalités de collecte, les bénéficiaires des fonds et leur affectation effective au projet constituent des éléments importants pour comprendre le volet financier du dossier.
Cinquième question : quel est le statut exact des lots déjà commercialisés ou promis aux investisseurs ? Si des milliers d’attestations ont effectivement été délivrées, comme l’affirme Mory Soumahoro, leur nature juridique et leur correspondance avec les titres fonciers devront être établies.
Sixième question enfin : que recouvre exactement l’accusation de « faux ACD » ? Ouattara Ahoua affirme que le document détenu par Touré Ahmed Bouah serait faux. Ce dernier affirme au contraire que ses pièces proviennent de l’État. Seule une vérification auprès des services fonciers compétents permettrait de confirmer ou d’infirmer cette accusation.
À ce stade, aucune des accusations d’escroquerie, de faux ou d’usage de faux évoquées publiquement ne saurait être considérée comme établie sur la seule base des déclarations des protagonistes. Les documents fonciers, les actes notariés, les mandats, les procès-verbaux des familles, les autorisations administratives, les justificatifs financiers et, le cas échéant, les décisions judiciaires seront déterminantes pour départager les différentes versions.
Le contentieux d’Anyama-4 Croix apparaît ainsi comme un dossier où se croisent droits coutumiers, procédures administratives, investissements privés, intérêts de la diaspora et revendications foncières. Entre deux versions qui se contredisent sur plusieurs points essentiels et des investisseurs qui disent attendre une issue, la justice et les autorités compétentes devront, le moment venu, permettre d’établir ce qui relève du droit, du contrat et des éventuels préjudices.
Maxime KOUADIO








