19 septembre 2026. Ce jour marque le 24e anniversaire de la rébellion armée en Côte d’Ivoire, un soulèvement qui a profondément marqué le paysage politique et social du pays. L’origine de cette crise trouve ses racines, selon les Ivoiriens qui ont pris les armes, dans des questions identitaires et des ressentiments historiques.
Les figures de proue de la rébellion conduite à cette époque par Guillaume Soro disaient avoir opté pour la force des armes pour réclamer une justice sociale, les fils du nord faisant l’objet d’une discrimination et de harcèlement, cette partie de la Côte d’Ivoire étant elle-même l’objet d’une sorte de déséquilibre au regard du niveau de développement en Côte d’Ivoire.
Animant des rencontres et des meetings, certains tenant de cette rébellion ont dénoncé l’exclusion du jeu politique de l’actuel président de la République, Alassane Ouattara, sous le prétexte de ses origines nordistes et musulmanes. L’opposant politique lui-même, à cette époque, le décriait si haut : « Je suis exclu de la présidentielle, je suis rendu inéligible parce que je suis fils du Nord et musulman. »
De la dérive identitaire exacerbée par les politiques
Vrai ou faux ! Ce postulat intervenait dans un contexte où l’introduction sur le territoire ivoirien de la carte de séjour pour contrôler l’immigration, mais aussi trouver des moyens de renflouer les caisses vides de l’Etat, avait tourné à la dérive contre les fils du nord. L’on a assisté, effectivement, à l’exacerbation de délits de faciès, de patronymes ou du boubou et à une catégorisation d’une partie des Ivoiriens assimilés systématiquement à des ressortissants de pays de la CEDEAO, notamment voisins du nord de la Côte d’Ivoire au cours de contrôles policiers intempestifs et fâcheux. Les agents des forces de sécurité se disant faire facilement la différence au cours des contrôles d’identité, transformés en occasions de rackets entre un ressortissant ghanéen (Est de la Côte d’Ivoire) ou libérien (Ouest) qui sont anglophones, à des ressortissants des autres pays comme le Mali, le Burkina Faso, ou le Niger et autres francophones comme les Ivoiriens.
La frustration créée par cette catégorisation, exacerbée par les récupérations politiques, ont produit le cocktail molotov qui a explosé avec la rébellion justifiée par « des dérives identitaires ». Le 19 septembre 2002, des groupes rebelles, principalement issus du Nord de la Côte d’Ivoire, se soulèvent contre le régime du président Laurent Gbagbo. Au cœur de ce conflit se trouvent des accusations de discrimination systématique envers les populations du Nord, qui se sentent exclues du processus politique et économique dominant. Cette rébellion a instillé un embargo émotionnel et géographique, divisant le pays en deux et établissant une administration parallèle au nord, avec Bouaké comme son épicentre.
De l’avènement au pouvoir du président Ouattara
Après 10 ans d’une crise intense et meurtrière – on parle de plus de 3000 morts -, les élections ont porté au pouvoir un fils du nord. Alassane Ouattara, alors président du Rassemblement des Républicains (Rhdp) est élu président de la République en 2010. A la grande satisfaction des frustrés et de ceux qui ont pris les armes. Son élection est perçue comme une victoire pour une partie de la population qui se plaignait en quelque sorte de marginalisation.

L’arrivée au pouvoir de l’homme qui dénonçait son exclusion du processus électoral en raison de son origine nordiste et de sa foi musulmane, a sonné comme une promesse de changement significatif, une réconciliation nationale et une politique de rassemblement et d’inclusion. Plus de deux décennies après, la situation a-t-elle évolué ? Comment ?
Primauté du Nord : une nouvelle réalité
S’il est du changement espéré et souhaité par des populations du nord avec l’évènement du président de la République, Alassane Ouattara, il y en a eu effectivement. Finis les harcèlements et contrôles intempestifs orientés et autres délits plus haut cités. Finis les rabaissements pour ses apparences de nordistes ou musulmans. La situation a évolué considérablement et si bien qu’elle semble même avoir dépassé un e certaine limite de l’équilibre souhaité pour amorcer une inversion frappante des données. En à peine quelques années, en effet le constat n’échappe à personne. En voulant corriger sans doute les disparités, le nouveau pouvoir est passé visiblement de face à pile avant une primauté d’un nouveau camp ou clan sur l’autre. Il s’agit plus exactement d’un nouveau déséquilibre installé avec cette fois-ci les privilèges que d’aucuns reprochent à tort ou à raison aux nouveaux dirigeants d’accorder aux fils du Nord par rapport aux autres régions du pays. Cette primauté s’est installée à tous les niveaux, de l’administration à l’armée, dans les différents secteurs économiques, etc. En réponse aux accusations de discrimination, le président de la République, en justifiant un équilibre qu’il tentait d’opérer parlera de « rattrapage » pour les régions historiquement défavorisées. Néanmoins, cet « équilibre » semble avoir favorisé, de manière disproportionnée, les intérêts du Nord, engendrant des ressentiments croissants au sud et dans les autres régions du pays.
D’un état à son inverse
En 2026, l’observation reste encore valable. Celle d’une gouvernance déminée par les privilèges accordés à afficher son apparence ou appartenance au nord. Si apparaitre ou se présenter sous son patronyme du nord était un péché hier aujourd’hui il est plus qu’un sésame pour s’octroyer une place au soleil sous la nouvelle Côte d’Ivoire. La situation a viré à son contraire. Ceux qui, autrefois, prétendaient être victimes d’injustice et de marginalisation croissante jouissent désormais de la réputation de privilégiés à l’inverse des autres. Ce constat ouvre la voie à de nouvelles frustrations murmurées par les uns, alors que ceux qui furent jadis victimes de discrimination arpentent les corridors du pouvoir avec une assurance presque arrogante. Ces dernières années, et à travers le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (Rhdp, parti au pouvoir) qui étend ses bases à toutes les régions, des efforts sont faits pour tendre vers l’équilibre. Mais, après 15 ans de « rattrapage », le déséquilibre reste frappant, et il se ressent dans le vécu quotidien des Ivoiriens, y compris même des bénéficiaires.
Le défi de la réconciliation
La Côte d’Ivoire, 24 ans après le début de la crise, fait face à un paradoxe : l’aspiration à l’unité nationale est entravée par un sentiment de déséquilibre et de mécontentement. Alors que des progrès ont été réalisés en termes de développement économique, la perception d’inéquité continue de fissurer le tissu social du pays.
Le défi majeur pour le gouvernement d’Alassane Ouattara, désormais en place depuis plus de 15 ans, sera de rétablir un véritable dialogue inclusif au niveau politique, et d’œuvrer au niveau social vers une nation basée davantage sur le mérite, l’équité et l’égalité des chances pour tous, afin d’annihiler tous les gènes et prévenir la résurgence de conflits identitaires. Dans ce contexte, le maintien de la paix et la promotion de l’équité entre les régions doivent devenir des priorités absolues pour assurer un avenir stable et prospère à la Côte d’Ivoire.
La réconciliation, qui continue d’alimenter encore les débats, passe nécessairement par ces équilibres et ces valeurs prônées par les autorités qui devront se traduire et se vivre dans des actes au quotidien. Ainsi, les victimes disparues de la rébellion du 19 septembre 2002 et des crises qui ont succédé, n’auront pas versé leurs sangs pour rien. Des larmes et des sangs versés pourront alors germer une Côte d’Ivoire nouvelle, plus juste, plus stable et plus tournée vers son développement au cœur d’une sous-région où elle demeure une locomotive, un modèle de réussite.
Félix D. BONY








