La passe d’armes se poursuit autour de l’orpaillage clandestin en Côte d’Ivoire. Dans une publication rendue publique ce samedi, Dr Patrice Saraka, ancien cadre du COJEP de Charles Blé Goudé, s’en prend vivement aux propos tenus récemment à Fresco par Amadou Coulibaly, porte-parole du gouvernement.
Le ministre avait notamment reproché à l’opposition d’exploiter le phénomène de l’orpaillage clandestin pour « faire peur » aux populations, tout en rappelant que cette pratique ne serait pas apparue sous l’actuel pouvoir. Une argumentation que Patrice Saraka juge pour le moins contestable.
« À défaut de solutions viables et efficaces, la sagesse commande la circonspection. À vouloir justifier l’injustifiable, on finit par se discréditer davantage », attaque d’emblée l’ancien responsable du COJEP.« On ne met pas un gouvernement en place pour résoudre uniquement les problèmes nouveaux ».
Pour Patrice Saraka, rappeler que l’orpaillage existe depuis longtemps ne saurait constituer une réponse aux inquiétudes actuelles. Si l’exploitation artisanale de l’or est ancienne, l’orpaillage clandestin aurait, selon lui, changé d’échelle après la crise politico-militaire de 2002, avant de prendre davantage d’ampleur après 2011.
L’argument historique du ministre ne convainc donc pas l’ancien cadre du COJEP. « On ne met pas un gouvernement en place pour résoudre uniquement les problèmes nouveaux », estime-t-il, rappelant que les pouvoirs successifs ont précisément pour responsabilité de s’attaquer aux difficultés laissées par leurs prédécesseurs.
Dr Saraka refuse de voir dans les alertes lancées contre l’orpaillage clandestin une simple offensive politique de l’opposition.
Selon lui, la mobilisation actuelle dépasse largement les clivages partisans. Elle serait « citoyenne, transpartisane et non partisane », puisqu’elle concernerait aussi bien les militants du RHDP que ceux de l’opposition ou les simples citoyens confrontés aux conséquences de l’exploitation illégale.« L’orpaillage clandestin ne choisit ni ethnie, ni religion, ni parti politique. Il détruit la Côte d’Ivoire », écrit-il.
Pour Saraka, le gouvernement commettrait donc une erreur en réduisant les critiques à une stratégie destinée à inquiéter les populations. L’opposition, rappelle-t-il, a aussi pour rôle de pointer les insuffisances de l’action publique. Et l’ancien cadre du COJEP décoche une nouvelle flèche contre le porte-parole du gouvernement : « L’opposition n’est pas l’alchimiste de la peur. ».
À ses yeux, le véritable enjeu n’est pas de savoir qui dénonce le phénomène, mais de mesurer les résultats de la politique mise en œuvre pour le combattre.
C’est sur le bilan de l’action gouvernementale que Patrice Saraka concentre l’essentiel de ses critiques. Il rappelle que le CIAPOL avait déjà alerté, dès 2013, sur les conséquences environnementales et sanitaires de l’orpaillage, notamment après la détection de mercure dans la chair de poissons issus du lac de Kossou et commercialisés à Yamoussoukro.
En 2015, poursuit-il, les Nations unies avaient également documenté les risques environnementaux, sanitaires et sociaux liés à l’exploitation clandestine de l’or. Plus d’une décennie après ces alertes, Saraka pose une question qui vise directement le bilan du gouvernement : « Peut-on honnêtement affirmer que ce problème est réglé ? ».
Sa réponse est sans ambiguïté. L’orpaillage clandestin, estime-t-il, n’a pas disparu. Il aurait au contraire gagné du terrain et étendu ses conséquences à de nombreuses régions du pays.
L’ancien cadre du COJEP s’attaque également à une méthode qu’il juge trop centrée sur les opérations de terrain et les arrestations ponctuelles. Pour lui, interpeller des exploitants clandestins, détruire des installations et communiquer sur ces opérations ne saurait constituer, à lui seul, une politique efficace. « Arrêter quelques exécutants, les exposer devant les caméras et présenter cela comme une victoire ne suffira jamais à éradiquer l’orpaillage clandestin », tranche-t-il.
Dr Saraka réclame plutôt des résultats mesurables : réhabilitation des terres dégradées, restauration des cours d’eau, contrôle scientifique de la qualité des eaux et surveillance des denrées susceptibles d’être contaminées par le mercure ou le cyanure.
Autrement dit, estime-t-il, la réussite d’une politique publique ne devrait pas être évaluée au nombre d’opérations annoncées, mais à la capacité de faire disparaître durablement les conséquences du phénomène.« Ce n’est pas faire peur que de dire la vérité ».
Dernier point de friction avec Amadou Coulibaly : la question de la peur suscitée par l’orpaillage clandestin. Pour Patrice Saraka, les populations n’ont pas besoin qu’on leur explique qu’elles doivent avoir peur : elles constatent elles-mêmes les effets de la pollution des cours d’eau, de la dégradation des terres agricoles et de la destruction des écosystèmes. « Oui, nous avons surtout peur de ses graves conséquences sur la santé », écrit-il, évoquant également l’avenir des générations futures.
L’ancien cadre du COJEP retourne ainsi l’accusation du porte-parole du gouvernement : selon lui, le problème n’est pas de dénoncer les dangers de l’orpaillage, mais de laisser perdurer un phénomène dont les risques sont connus. Et de dire par une formule qui sonne comme une mise en garde à l’adresse du ministre : « Monsieur le Ministre, ce n’est pas faire peur aux Ivoiriens que de leur dire la vérité. Ce qui devrait faire peur, c’est de connaître le danger et de continuer à l’ignorer. ».
Pour Saraka, le débat ne devrait donc plus porter sur les responsabilités passées, mais sur l’efficacité des réponses actuelles. « La Côte d’Ivoire mérite mieux que des justifications. Elle mérite des résultats », assène-t-il.
Maxime KOUADIO








