Une enquête intitulée « The Deportation Project », rendue public le 21 septembre 2026 par un consortium de 26 médias coordonné par Forbidden Stories, met en lumière les accords confidentiels conclus par Washington afin de transférer vers des pays tiers des personnes expulsées du territoire américain.
La Côte d’Ivoire, sollicitée comme 48 autres pays africains, par l’administration américaine, a refusé d’accueillir sur son territoire des ressortissants étrangers expulsés des États-Unis. Par contre le Liberia voisin a, pour sa part, accepté d’en recevoir jusqu’à 1 200 sur une période d’un an. Les premiers sont arrivés à Monrovia le 20 août 2026.
À la mi-juin, un diplomate américain s’était rendu à Abidjan. Christian Ehrhardt, 41 ans, ancien officier spécialisé dans la sécurité des ambassades, dirige depuis 2025 un service discret du département d’État, le Bureau de la Remigration. Sa mission consiste notamment à convaincre des gouvernements étrangers d’accueillir des personnes expulsées des États-Unis qui ne sont pas leurs ressortissantes. Sa tournée diplomatique devait également le conduire en Gambie, en Guinée-Bissau, au Togo et au Gabon.
À Abidjan, toutefois, les discussions n’ont pas abouti. Selon les éléments révélés par l’enquête publiée lundi 21 septembre 2026, les autorités ivoiriennes ont fermement décliné la proposition américaine. La portée de la décision ivoirienne apparaît plus clairement au regard des chiffres réunis pendant six mois par le consortium, auquel participent notamment le Washington Post, France 24 et RFI.
Depuis janvier 2025, au moins 25 447 personnes ont été expulsées des États-Unis vers 28 pays dont elles ne sont pas ressortissantes, dans le cadre d’accords conclus avec 35 États. Une carte interne du département d’État, datée de mars 2026, indique que 49 des 54 pays africains ont été sollicités par Washington. Parmi eux, treize avaient déjà signé un accord, tandis que neuf autres étaient encore engagés dans des négociations.
Selon les documents consultés par les médias partenaires de l’enquête, Washington aurait autorisé ou promis au moins 410 millions de dollars dans le cadre de ces dispositifs. Sur cette somme, 81 millions de dollars auraient été versés directement à treize gouvernements, le solde devant transiter par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).
Le Liberia a, à l’inverse, décidé de répondre favorablement à la demande américaine. Le 18 août, le gouvernement du président Joseph Boakai a annoncé un accord prévoyant l’accueil de 1 200 personnes expulsées des États-Unis sur douze mois, ce qui constitue l’un des dispositifs les plus importants négociés par Washington en Afrique.
Deux jours plus tard, un avion affrété par l’ICE, l’agence américaine chargée de l’application des lois sur l’immigration, a atterri à l’aéroport international Roberts, près de Monrovia. Une vingtaine de personnes se trouvaient à bord, principalement originaires d’Amérique latine, parmi lesquelles une Brésilienne de 21 ans qui affirme n’avoir découvert sa destination qu’à son arrivée. Des ressortissants du Cameroun et de l’Érythrée figuraient également parmi les passagers. Aucun d’entre eux n’était libérien.
Six passagers, quatre Cubains, un Brésilien et une Camerounaise, ont refusé de quitter l’appareil. Ils ont finalement été réacheminés vers la Guinée équatoriale, où plusieurs dizaines de personnes expulsées des États-Unis seraient retenues dans un hôtel désaffecté de Malabo. Les autres arrivants ont été conduits dans un hôtel situé à Marshall, une localité côtière proche de l’aéroport.
Le ministre libérien de l’Information, Jerolinmek Piah, affirme que son pays « n’a ni demandé ni reçu de compensation ». Des documents internes consultés par le Washington Post présentent cependant une version différente : cinq millions de dollars auraient été promis directement au gouvernement libérien, tandis qu’un second accord, actuellement en préparation, porterait sur l’accueil de 500 personnes supplémentaires en contrepartie de 40 millions de dollars.
Des parlementaires libériens affirment, par ailleurs, ne pas avoir été consultés au sujet de l’accord. Pour la grande majorité des personnes arrivées au Liberia, CBS News n’a identifié aucune condamnation pénale, à l’exception d’éventuelles infractions à la législation américaine sur l’immigration.
Le traitement réservé aux personnes expulsées dans certains pays ayant accepté les arrangements proposés par Washington illustre les enjeux auxquels la Côte d’Ivoire aurait pu être confrontée en donnant son accord. Au Ghana, où 71 personnes ont été transférées, les autorités n’acceptent que des ressortissants de pays membres de la CEDEAO, au nom notamment du principe de solidarité panafricaine. Selon le consortium, la plupart de ces personnes ont ensuite été renvoyées vers leur pays d’origine.
Le cas d’une infirmière sierra-léonaise de 58 ans a notamment suscité l’attention. Protégée par un juge américain contre un retour en Sierra Leone, elle aurait été expulsée du Ghana après avoir été violemment appréhendée par des agents ghanéens. Elle a par la suite quitté de nouveau le pays. En Sierra Leone, un document remis aux personnes arrivant sur le territoire précise que leur présence est destinée « UNIQUEMENT » au transit. Les 38 personnes accueillies dans ce cadre auraient toutes été rapatriées.
Un avocat ghanéen cité dans l’enquête qualifie ce dispositif de « blanchiment d’êtres humains ». Le 18 septembre, une cour d’appel fédérale américaine a par ailleurs jugé illégale cette politique, estimant que les personnes concernées n’avaient pas bénéficié d’un délai suffisant pour contester leur destination avant leur transfert.
Le refus opposé par Abidjan ne saurait toutefois être considéré comme une décision prise dans un environnement diplomatique dépourvu de contraintes. Depuis décembre 2025, la Côte d’Ivoire figure parmi les pays faisant l’objet de restrictions partielles en matière de visas américains. Une enquête de l’AFP publiée au début de 2026 avait également documenté les pressions exercées par Washington sur plusieurs capitales africaines, notamment à travers des menaces commerciales, des restrictions de visas et des réductions d’aide.
Le Nigeria a lui aussi publiquement rejeté l’idée d’accueillir des personnes expulsées des États-Unis qui ne seraient pas ses ressortissantes.
Alors que s’ouvre ce mardi 22 septembre 2026, à New York, le débat général de l’Assemblée générale des Nations unies, les responsables du Bureau de la Remigration doivent poursuivre leurs échanges avec plusieurs délégations africaines. La Côte d’Ivoire y sera représentée par le vice-président Tiémoko Meyliet Koné. Dans ce contexte, Abidjan participe aux discussions internationales sans avoir accepté de faire de son territoire une destination pour les personnes expulsées des États-Unis.
Philomène Aquouamah








