Longtemps cantonné aux usages militaires ou à la photographie aérienne, le drone s’impose désormais comme un outil incontournable de la transformation économique. Agriculture de précision, cartographie, surveillance des forêts, gestion des catastrophes, suivi des infrastructures ou collecte de données, etc. Les applications se multiplient et redessinent les besoins en compétences. En Côte d’Ivoire, cette mutation prend une nouvelle dimension avec l’émergence d’une génération de professionnels spécialement formés à ces technologies.
Cette ambition a trouvé une illustration concrète le samedi 18 juillet 2026 à l’occasion de la Journée du Drone Civil organisée par le Centre Universitaire de Recherche et d’Application en Télédétection (CURAT), en partenariat avec la coopération allemande (GIZ) et l’Association des Exploitants de Drones Civils en Côte d’Ivoire (AEDCI). Placée sous le thème « De la formation à l’exploitation : construire ensemble l’écosystème drone ivoirien », la rencontre a réuni universitaires, autorités publiques, entreprises privées et futurs télépilotes autour d’un même objectif : faire du drone un véritable levier de développement.
Former localement pour répondre aux besoins africains
À l’origine de cette dynamique figure le projet « Coopération triangulaire pour l’Innovation Numérique Made in Africa » (DIMIA), lancé en février 2024 avec le soutien de l’Allemagne et impliquant également le Rwanda. L’ambition de ce projet dépasse la simple transmission de compétences techniques. Il s’agit de créer, sur le continent, des expertises capables d’accompagner les défis africains en matière d’innovation numérique. Dans cette perspective, le CURAT a créé DRONETECH, une académie de formation certifiée par l’Autorité Nationale de l’Aviation Civile (ANAC). Entre septembre 2025 et avril 2026, dix promotions d’apprenants y ont suivi un cursus progressif couvrant la réglementation aérienne, la simulation de vol, le pilotage pratique ainsi que le traitement des données produites par les drones. Les enseignements ont été complétés par des applications concrètes dans les domaines de l’agriculture, de l’agroforesterie et de la préservation de la biodiversité, en collaboration avec le cabinet de conseil HEAT.
Une promotion au profil diversifié
Au terme du programme, 143 professionnels ont décroché leur certification après avoir satisfait aux évaluations finales. Les bénéficiaires proviennent aussi bien des universités publiques que d’organismes techniques tels que l’Office Ivoirien des Parcs et Réserves (OIPR), l’Agence Nationale d’Appui au Développement Rural (ANADER), le ministère des Eaux et Forêts (MINEF), la Direction de la Police Forestière et de nombreuses entreprises privées. Le programme se distingue également par son approche inclusive. Plus de la moitié des diplômés sont des femmes, tandis que des personnes en situation de handicap ont été intégrées dans chacune des cohortes, conformément aux engagements du projet DIMIA en faveur d’une innovation accessible à tous. Au-delà des chiffres, cette première promotion traduit l’apparition d’un vivier de compétences encore rare sur le marché ivoirien.
Des moyens techniques à la hauteur des ambitions
Pour le directeur du CURAT, Dr Kouamé Kan Jean, la réussite du projet repose autant sur le transfert de compétences que sur les investissements réalisés dans les équipements. Grâce au partenariat avec la GIZ, les formateurs ivoiriens ont bénéficié de sessions de perfectionnement en Allemagne et au Rwanda avant de transmettre leurs acquis aux futurs télépilotes. L’académie a également été équipée de drones professionnels, de simulateurs de pilotage, de logiciels spécialisés dans le traitement des données géospatiales ainsi que de matériels informatiques adaptés. « Notre ambition n’était pas seulement d’apprendre à piloter un drone, mais de former des professionnels capables d’exploiter les données produites par ces appareils pour répondre aux besoins des secteurs économiques », a expliqué le responsable du CURAT. Il a rappelé que la certification demeure exigeante. Si 150 candidats avaient intégré le programme, seuls 143 ont validé l’ensemble des épreuves, les autres étant invités à reprendre leur formation avant d’obtenir leur certification.
Le drone, un outil au service du développement durable
Pour le doyen de l’UFR Sciences de la Terre et des Ressources Minières (STRM), Pr Coulibaly Yacouba, cette académie constitue une continuité logique des travaux du CURAT, reconnu depuis trois décennies pour son expertise dans l’exploitation des données satellitaires. Selon lui, les drones ouvrent désormais une nouvelle étape dans l’observation des territoires, notamment lorsqu’ils sont associés aux outils d’analyse de données et, à terme, aux technologies de l’intelligence artificielle. L’objectif est désormais d’accélérer les applications dans les domaines agricole, forestier, minier et environnemental afin d’améliorer la prise de décision publique et privée.
Vers un marché structuré du drone civil
La directrice pays de la GIZ en Côte d’Ivoire, Kirsten Hegener, a expliqué le succès du projet résidant, à son avis, dans la coopération entre les différents partenaires africains et européens. Elle estime que cette première promotion jette les bases d’un véritable marché du drone civil en Côte d’Ivoire. Les nouveaux diplômés disposent désormais de compétences recherchées, tandis que les entreprises spécialisées, réunies lors de cette journée, peuvent identifier les profils susceptibles de répondre à leurs besoins. La responsable allemande a également salué la forte participation des femmes ainsi que la diversité des structures ayant accepté de libérer leurs agents afin qu’ils puissent suivre cette formation. Ases yeux, le slogan « Made in Africa » prend ici tout son sens : développer des solutions africaines grâce à des compétences formées sur le continent.
L’ANAC rappelle les exigences de sécurité
Face à l’essor rapide des drones civils, l’Autorité Nationale de l’Aviation Civile entend accompagner cette évolution tout en veillant au respect des règles. Représentant le directeur général de l’ANAC, Mme Savané Nahawa a rappelé que l’exploitation des drones reste soumise à un cadre réglementaire précis, portant notamment sur l’enregistrement des appareils, la qualification des télépilotes, les autorisations de vol et le respect des espaces aériens. Selon elle, la professionnalisation du secteur passe nécessairement par une culture de la sécurité et de la responsabilité. « Les certificats remis aujourd’hui constituent autant une reconnaissance qu’un engagement. Les diplômés deviennent les garants d’une pratique professionnelle conforme aux normes nationales », a-t-elle souligné.
Une technologie appelée à transformer plusieurs secteurs
Prenant la parole au nom du président de l’Université Félix Houphouët-Boigny, Dr Dola Zié Traoré a insisté sur le potentiel considérable des drones dans les politiques publiques. Il a évoqué l’expérience rwandaise, où ces appareils sont déjà utilisés pour transporter rapidement des poches de sang vers des centres de santé isolés. Aussi, a-t-il invité les chercheurs ivoiriens à développer des solutions similaires adaptées aux réalités nationales. Dr Zié estime qu’aujourd’hui, les drones ne représentent plus une technologie d’avenir, mais une réalité capable d’améliorer les services publics, de renforcer la recherche scientifique et d’accompagner la modernisation de secteurs aussi variés que l’agriculture, la santé, les mines ou l’environnement. En réunissant pour la première fois formateurs, régulateurs, entreprises et nouveaux télépilotes autour d’une même plateforme, la Journée du Drone Civil aura surtout mis en évidence une conviction partagée : la Côte d’Ivoire dispose désormais des premiers jalons pour bâtir une filière nationale compétitive. Reste à transformer cet acquis en opportunités économiques, en innovation locale et en emplois qualifiés afin que le drone devienne l’un des moteurs de la transition numérique du pays.
Maxime Kouadio








